Autothérapie

Publié par 10lunes le 8 septembre 2016 dans Médias, Petites phrases, Pffffff

 

divan

Hier soir un mail : Je viens de regarder en replay l’émission de la « Maison des maternelles »   : Je veux accoucher sans péridurale. Je te conseille de la regarder si c’est pas déjà fait.

Le temps d’un téléchargement à la lenteur que je qualifierais de majestueuse – on se console comme on peut de la fracture numérique – j’ai pu voir le replay tôt ce matin. Ou comment « bien » débuter une journée.


Il y a une femme, Marie Charlotte, témoignant de ses trois accouchements, le premier sous péridurale, les deux autres sans. Elle avait une parole modulée, ne diabolisant pas l’un, n’idéalisant pas les autres.

Il y a une sage-femme, Barbara Bouhanna, au discours posé, respectueuse des femmes et de leurs choix.

Il y a un obstétricien, Philippe Descamps, chef de service du CHU d’Angers, le propos un poil paternaliste quand il explique la petite aiguille et le petit cathéter, un poil colonialiste quand il évoque son expérience à l’étranger, le silence des asiatiques et les cris des nord-africaines.
Il prévient : Ca vaut ce que ça vaut mais on estime que la douleur d’un accouchement c’est entre la fracture de la jambe et l’amputation du doigt… Malgré tout cela, son discours apparait presque neutre.

Neutre, surtout comparé à celui de l’animatrice, Agathe Lecaron qui, si j’ai bien compris, a eu un enfant récemment, accouchement qui a été, si j’ai bien deviné, très douloureux.
Car cela s’est beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup entendu.

Ca démarre dès la présentation  : C’est bien si on accouche sans péridurale d’accoucher très très vite mais c’est pas le cas pour tout le monde. D’ailleurs : Accoucher sans péridurale, pourquoi ?
Dans les années 80, la péridurale nous a délivré de douleurs atroces, les douleurs atroces de l’accouchement. En France 8 femmes sur 10 bénéficient aujourd’hui de cette anesthésie, dont la majorité d’entre nous d’ailleurs n’imagine même pas pouvoir se passer le jour J.


Sans se soucier de l’évidente contradiction, elle enchaîne :
Pour info, selon un récent sondage diffusé en mars 2016, 44% des femmes se déclarent prêtes à accoucher sans péridurale mais au bout du compte une femme sur deux va changer d’avis – hihiiiiii –ben oui parce quand on commence à avoir mal, c’est pas pareil ! Et pourtant, de plus en plus de futures mamans souhaitent revenir à un accouchement plus naturel, c’est la tendance, plus riche en sensations, quitte à déguster au moment des contractions.

Je souligne que la Maison des maternelles est diffusée en direct mais que cette présentation était écrite et donc préparée…
La suite sera encore
 plus spontanée.

Petit florilège des interventions de la présentatrice lors du débat :
– Accoucher volontairement ou pas sans péridurale, mais pourquoi, mais comment ?

S’adressant à la femme venue témoigner  : Vous, vous êtes allée au bout de votre choix, c’est pas toujours le cas. Il y a 5 ans, vous aviez accouché sous péridurale. La mère en fait un court récit que résume ainsi l’animatrice : Vous, vous étiez confortable, ça s’est très très bien passé, y avait pas de regret après, tout s’est bien passé.

Un peu plus tard
– Puisque c’est si facile d’accoucher avec péridurale, enfin facile, c’est jamais facile d’accoucher mais enfin c’est plus facile d’accoucher avec péridurale au niveau des douleurs, comment on explique qu’il y a encore des femmes qui veulent accoucher sans péridurale dans notre pays ? Faut quand même rappeler que les contractions ça fait un mal de chien, il faut le dire.

D’ailleurs se passer de péri, c’est peut-être pas par choix :
– Ca arrive souvent quand on arrive trop tard à la maternité, c’est-à-dire qu’on a trop attendu, du coup on a plus le temps quoi.

– Mais en même temps, les dernières contractions sont les plus douloureuses quoi, c’est vraiment du travail concret. C’est quand même très dur si on l’a pas à ce moment-là.
– Y a pas à culpabiliser de pas avoir envie d’avoir mal, ça on va quand même pas mal le dire.
– Quand on a cette envie, faut essayer de la tenir jusqu’au bout, après c’est vrai que quand les contractions arrivent et que c’est un premier, on peut pas imaginer ce que ça fait et parfois ça démotive.

Barbara, la sage-femme, souligne qu’une femme a toujours la possibilité de changer d’avis
– Elle est libre, c’est important de le dire ponctue Agathe Lecaron.
Oui faut quand même pas se faire souffrir très longtemps.

Le reportage illustrant le débat vient confirmer le discours pas vraiment subliminal de la présentatrice. La femme qui souhaitait vivre son accouchement sans péridurale change d’avis au bout de neuf heures et met au monde son enfant au bout de 22 heures de travail.
Puisqu’on vous dit que c’est difficile !
Elle accouche sous péridurale donc, mais aussi les jambes calées dans les étriers, et la lumière du scialytique braquée sur son sexe.  

C’est ballot, juste à côté de cette maternité, y a une maison de naissance, j’ai nommé le CALM, avec un environnement et surtout un accompagnement se prêtant réellement à une naissance sans anesthésie.*

J’espère qu’Agathe Lecaron se sent mieux après cette émission exutoire.
Mais je doute que toute autre femme la visionnant résiste au martelage « sans péri, on en bave »…

D’ailleurs, le dernier reportage filme les parents d’un tout jeune bébé.
– Vous avez accouché d’un bébé de 4 kg 820 sans péridurale ! Vous êtes mon idole. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

 


*
 Les couples sont surement peu enthousiasmés par l’idée d’une équipe de tournage venant troubler cette intimité. Cela peut expliquer le choix du reportage

 

 

 

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Trahie

Publié par 10lunes le 13 septembre 2010 dans Blessures

Elle met du temps à se remettre de ce premier accouchement difficile ; un travail long, une péridurale manquant d’efficacité, une équipe débordée qui ne passe qu’en courant – ce qu’elle a accepté de bonne grâce du fait du remue ménage audible dans les salles d’accouchement voisines – et le constat final que son bébé ne se positionne pas comme il le devrait.
Cela s’est terminé en césarienne.

Un peu auparavant, un médecin a tenté de fléchir la tête fœtale. De son échec, elle ne lui en veut pas et le remercie au contraire d’avoir essayé de lui éviter la chirurgie.
Non, ce qui la hante encore est cette promesse non tenue «Si je vous fais mal, vous le dites et j’arrête ». Puis l’immobilité forcée par ses mollets liés aux jambières, cette main fouillant au creux de son corps et sa totale impuissance devant le non respect de la parole donnée. L’obstétricien lui a fait mal, très mal ; elle l’a dit, crié, et il a poursuivi son geste.

Cela a été bref, mais pendant ces instants, elle s’est sentie niée, réduite à n’être que le contenant d’un enfant à naitre.
Bien plus que la césarienne inévitable, c’est le souvenir de sa confiance trahie qui la fait souffrir.

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Dépassée

Publié par 10lunes le 8 juillet 2010 dans Naissance

Elle est plus affalée qu’assise contre le grand coussin qui soutient son dos. Ses cheveux s’étalent en longues flammes rousses, encadrant un visage du même blanc que les draps. Elle se refuse à bouger, n’en peut plus, n’y croit plus, se consume dans l’attente angoissée de la vague suivante. Ma main se veut légère sur son ventre, je sens le crescendo puis l’apaisement de chaque contraction, ma voix bat la mesure de sa respiration. Mes yeux rivés aux siens, je souffle, masse, encourage. Mais plus rien n’y fait, anéantie par la douleur, elle demande grâce. Je tente un nouvel examen, espérant lui annoncer une dilatation bien avancée mais il n’en est rien, elle est à 3 cm…

Cela se passe il y a longtemps, au sein d’une maternité réputée pour la qualité de sa préparation et de son accompagnement. La péridurale ne s’est pas encore banalisée et les mères qui accouchent en ce lieu comptent sur nos forces conjuguées pour traverser la tempête.

L’analgésie me semble la seule issue après ces heures de combats. J’appelle le médecin car il me faut son aval pour requérir l’anesthésiste. Il vient, procède à un rapide examen, annonce son verdict «d’accord pour une péridurale mais c’est encore trop tôt, il faut attendre 5 cm de dilatation».

Sur ces paroles lapidaires, il quitte la chambre. Désemparée, je mets quelques secondes à réaliser ce qui vient d’être dit avant de courir à sa poursuite, révoltée par cet abus de pouvoir. Rien ne justifie d’attendre. Je veux, j’exige qu’on la soulage là, tout de suite ! Dans un demi-sourire il affirme «fais-moi confiance !» et s’en va. Il est chef de service, je viens d’être embauchée. Combat inégal.

Je retourne auprès d’elle, résolue à la soutenir jusqu’au geste salvateur.
Mais, alors qu’elle perdait pied, submergée par la douleur, je la découvre en train de refaire surface. Dans l’attente imposée de l’analgésie, elle trouve une nouvelle énergie. Son visage s’apaise, sa respiration se pose, son regard s’éclaire. Nous poursuivons notre chemin commun, elle souffle, je l’accompagne. Tout est redevenu plus facile…

Le travail progresse et la dilatation exigée pour poser la péridurale est atteinte. Je la propose, elle n’en veut plus. J’insiste un peu, poussée par mon désir de démontrer au médecin qu’il a eu tort, que ce délai imposé n’a rien changé.
Mais il a eu raison. D’analgésie il n’est plus question et elle accouchera un peu plus tard, dans une sérénité retrouvée.

Expérience fondatrice, tant de fois racontée en préparation, tant de fois présente à mon esprit en salle d’accouchement, lorsqu’une mère m’assurait qu’elle ne pouvait aller plus loin.
Je sais depuis les ressources insoupçonnables d’une femme en travail.

Mais comment rassurer celle qui se décourage ? Comment l’aider à puiser au fond d’elle-même l’énergie dont elle se sent démunie ?  Il faut se garder de franchir la marge étroite entre convaincre et imposer.  Et si elle affirme que non, que ce n’est plus possible, que je ne me rends pas compte, que c’est trop dur, qu’elle a trop mal… je ne peux que m’incliner et appeler l’anesthésiste.

Reste la pensée fugace qu’il aurait pu en être autrement.

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