Réconciliées

Publié par 10lunes le 3 décembre 2016 dans Naissance

 

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En arrivant à la maternité, le visage de la sage-femme ne lui semble pas inconnu. Quelques minutes plus tard, le doute se confirme, c’est bien celle qui les a accompagnés pour leur premier enfant.

Mauvaise nouvelle, car ils ont le souvenir d’une praticienne directive et anxiogène.

Mais le temps est passé.
Précisément quatre années qui ont permis à la sage-femme de savoir s’appuyer sur les compétences des femmes dont elle prend soin, écouter leurs attentes, s’adapter à leurs besoins.
Elle est devenue mère aussi, et passer de l’autre coté du miroir a fait tomber quelques certitudes.

Elle, elle vient mettre son deuxième enfant au monde. Forte des souvenirs du premier, elle sait ce qu’elle souhaite. Surtout elle a gagné en confiance, bien décidée à suivre les signaux que son corps lui donnera.

Leurs retrouvailles ont une allure de trêve.
Et la paix sera scellée par deux moments clefs :
Celui où la sage-femme l’encourage à s’appuyer sur son ressenti.
Celui où la mère demande à la professionnelle de la guider.

 

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Reveillée

Publié par 10lunes le 2 décembre 2016 dans Vie des femmes

 

coeur-2Son corps usé clame bien plus que ses 65 ans. La vie comme on dit ne lui a pas fait de cadeau. 40 années bien tassées passées à l’usine, en travail posté, à manipuler des charges trop lourdes.

Elle vient rééduquer un périnée déficient de longue date. Elle a mis longtemps à s’en plaindre auprès de son médecin, encore plus longtemps, prescription en poche, à se décider à me contacter.

Une fois assise, elle sourit, mais sous contrainte. Il faut se montrer polie.
Ses mots sont désordonnés, ses réponses imprécises, ses questions à peine ébauchées.
Elle appréhende d’avoir à raconter, d’avoir à se dénuder.

Notre pas de deux sera prudent, hésitant, heurté parfois.

Je m’engage à ne jamais rien faire sans son accord préalable, à écourter un examen qui lui deviendrait pénible.
Elle s’applique à faire les exercices, les réussit étonnamment bien, leur consacre au quotidien tout le temps nécessaire.

Un jour, elle dit les trouver agréables.
Cette partie oubliée de son corps se réveille et se rappelle à elle.

Elle affirmait que la tendresse était bien suffisante au bout de 40 années de vie commune.
Au dernier rendez-vous, elle m’a confié qu’avec son compagnon, elle avait parlé de ces choses dont on ne parle pas.

 

 

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Coquin de sort

Publié par 10lunes le 1 décembre 2016 dans Rencontre

 

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La rencontre avec la sage-femme est belle mais trop tardive. Ils profitent de tout ce qu’elle peut leur apporter en cette fin de première grossesse et se font déjà la promesse que le prochain enfant naîtra avec elle à la maison.

Quand ce petit deuxième s’annonce, elle recontacte « sa » sage-femme et apprend avec une immense déception que celle-ci sera en voyage aux alentours du terme.

La praticienne cherche comment répondre au mieux à sa demande. Elle propose un suivi conjoint avec son associée, assurant la présence de l’une des deux le jour J, ou simplement par son associée pour lui éviter d’avoir deux interlocuteurs.

Mais elle ne veut que « sa » sage-femme et rien ne peut l’apaiser. Elle doit faire le deuil d’un accouchement depuis longtemps rêvé. Aucune alternative n’est à la hauteur.

C’est son homme qui la convainc de donner une chance à l’ersatz de sage-femme, j’ai nommé l’associée.
La rencontre s’avère finalement tout aussi éblouissante.
Et c’est avec elle que leur enfant viendra au monde.

Depuis, malgré la vie qui les a éloignées aux deux bouts de la France, malgré les douze années passées, elle est restée une amie précieuse.
Et quand elle l’évoque, elle parle de « sa » sage-femme car il ne peut y en avoir d’autres.

 


Et oui, je retente finalement un Avent 2016… pas du tout sure de tenir le rythme, ni d’avoir assez de récits en réserve (à vot’bon coeur…)
Ma seule certitude, c’est de ne pas me limiter à la bientraitance comme annoncé. J’ai juste envie de vous relater de jolies histoires.

 

 

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Mea culpa

Publié par 10lunes le 26 novembre 2016 dans Militer

 

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Commençons par une brève et vielle histoire :

Il est 19h. Cela fait 23 heures que suis de garde à la maternité, seule sage-femme présente et responsable à la fois du service et des salles de naissances. Je n’ai pas du tout fermé l’œil et pas vraiment posé mes fesses depuis mon arrivée ; j’ai grignoté de la main gauche en remplissant mes dossiers de la main droite et j’ai pissé quand j’en avais le temps, c’est-à-dire pas souvent.
Une chambre sonne. Je frappe à la porte, entre, réponds à je ne sais plus quelle demande au sujet du nouveau-né et m’apprête à repartir quand la jeune mère me remercie par un truc du genre « C’est formidable ici, vous avez toujours le sourire ».
Du coin de la chambre s’élève alors une autre voix, celle de la grand-mère qui tempère la gentille phrase de sa fille  d’un « Ben c’est normal, c’est leur boulot » prononcé sans nuance.

Je suis repartie blessée par cette remarque parce que oui, je trouvais « normal » que l’on me remercie de mon sourire encore présent après cette garde harassante.

Mais en y repensant 25 ans plus tard…

Ces derniers jours, le mot maltraitance a occupé mes pensées.

Il y a eu les récits gentiment adressés pour nourrir mon avent bienveillant. Certains ne relatent que ce qui devrait faire notre quotidien, une très banale et surtout très normale bientraitance assimilable à mon sourire d’il y a 20 ans. D’autres débutent par une situation de maltraitance compensée ensuite par la sollicitude d’autres soignants qui du coup apparaissent exceptionnellement attentifs.

Il y a eu les discussions, ici et ailleurs, plus audibles que certains non-débats parce qu’évitant les jugements définitifs pour privilégier l’analyse fine et la réflexion partagée.

Il y a eu cette réunion professionnelle où des soignants de qualification, région et exercice divers, tous sincèrement attachés à bien faire, s’emparaient chacun de l’étendard de la bientraitance pour défendre leur pré-carré.

Il y a eu ce fil twitter de IuliaLathebiosas@JGiovacchini et ces quelques mots « la médecine est une domination consentie » se mettant à clignoter dans mon cerveau insomniaque.

Il y a eu cette femme rencontrée très récemment en suivi post natal, évoquant avec des étoiles dans les yeux le respect de ses demandes par son obstétricien alors que, plus en mesure de décoder, je n’entendais dans son récit que consultation bâclée et sous-entendus ironiques.

Et puis il y a eu la soirée d’hier, passée à suivre par SMS les tribulations d’une amie sage-femme accompagnant une proche aux urgences gynécologiques d’un CHU.

L’évidence s’est imposée : je me suis plantée !

Alors je réitère mon erreur en répétant que le mot maltraitance recouvre de multiples réalités. Que certaines sont le fait de brutes absolues et inexcusables, que d’autres maltraitances ne sont pas plus excusables mais que peut être leurs auteurs pourraient l’être un peu.
Je m’enfonce en souhaitant que l’on mette avec les soignants au banc commun des accusés la formation, le paternalisme, l’organisations des soins, les conditions de travail, la dérive médico-légale et tant d’autres mécanismes complexes…
Je répète ma crainte d’une bataille rangée inutile parce que stérile.

En un mot comme en cent, l’analyse binaire ne me convient toujours pas.
Mais je commence à admettre qu’elle est le moyen le plus sûr d’être entendu.

 

 


  • Conséquence directe de ce que j’ai écrit plus haut, je ne me lance pas dans un « Avent bienveillant » (et du coup dans aucun Avent faute de munition)
  • C’est un détail mais la suite du dernier billet arrivera un de ces jours

 

 

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Leçons de l’expérience, épisode 1

Publié par 10lunes le 20 novembre 2016 dans Formation/déformation

 

 

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Il y a longtemps, très  longtemps, tellement longtemps que j’étais jeune et juste accouchée, j’ai suivi une formation centrée sur le toucher.

Nous apprenions comment être dans un contact différent, plus attentif à celui que l’on touche, comment des gestes similaires en apparence pouvaient générer des ressentis multiples et contrastés. Nous apprenions à poser nos mains à l’écoute d’un enfant niché dans l’utérus maternel. Nous apprenions comment une femme enceinte et ses proches pouvaient sentir le bébé se blottir au creux de leurs mains.

Au final la découverte de choses toutes simples, devenues évidentes au fil des années et qui font encore mon quotidien.
Ca c’est pour le versant positif.

L’autre versant, c’est une sorte de formatage dont je n’ai pris conscience que bien plus tard.
Au cours du stage, on nous avait indiqué que la future mère devait se mettre en sous-vêtements lors des séances. Ca ne nous était pas expliqué, juste énoncé comme une évidence.
De retour dans ma maternité, ravie de mettre en pratique ce que je venais de découvrir, j’ai respecté la consigne. Cela me semblait d’autant plus anodin que le déshabillage était banal en consultation obstétricale. A l’époque, le toucher vaginal mensuel était encore un incontournable.

Habituée j’étais, habituée j’ai fait.

Je n’ai pas compris tout de suite combien cette « habitude » créait une sorte de rapport hiérarchisé détestable entre la patiente allongée et dévêtue et la soignante en blouse et debout.

J’ai mis… des années à penser que je pouvais procéder autrement et simplement préciser avant la séance de prévoir une tenue permettant de découvrir le ventre.

Comme je dois être  « un peu »  lente, il m’a fallu encore quelques années pour réaliser que si je percevais un  enfant à travers la paroi utérine, mais aussi au travers de toutes les couches séparant cet utérus de la peau, je n’étais plus à une épaisseur de vêtement près…

Si je vous raconte ça, c’est grâce ou à cause de la lecture des commentaires de mon dernier billet.

Parce que, pendant toutes ces années, personne hélas ne m’a jamais fait aucune remarque. Si quelqu’un m’avait questionnée sur le pourquoi du déshabillage, j’aurais surement réalisé et abandonné cette stupide consigne bien plus tôt.

Mais, si au lieu de me faire remarquer l’absurdité de la pratique, l’on m’avait accusée de maltraitance, j’aurais ouvert de grands yeux innocents, nié avec force et rangé la remarque dans le tiroir des accusations gratuites et injustifiées.
Bref, je ne me serais pas remise en cause.

D’autant que pendant la formation, moi aussi je m’étais retrouvée en sous-vêtement.
Mais je vous raconterai ça bientôt.

 

 

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J’ai hésité, beaucoup. En parler, c’est mettre le livre en avant, entrer dans le jeu de Martin Winckler choisissant avec soin un titre plus que provocateur… (le simple remplacement du « les » par « des » aurait adouci le sentiment de stigmatisation de tout un corps professionnel).

Malgré les premières réponses, modérées, argumentées de « Abigaïl Sittrygsdóttir », Stockholm, Christian Lehmann (et bien d’autres depuis), ce ne sont pas eux qui hantent presse écrite, plateaux télé et studios radio mais bien Martin Winckler, en parfait donneur de leçon.

Le silence semblait une option raisonnable et reposante.
Le mot qui m’a fait basculer vers l’écriture de ce billet est « charmant ». Interviewé sur France 2, Martin Winckler a prononcé cette phrase : Il y a énormément de très bons médecins en France, il y a énormément de gens qui sont tout à fait charmants mais ce qui n’est pas normal, c’est que ce ne soit pas la norme.
Par honnêteté, précisons qu’il a ajouté un peu plus tard : C’est un livre pour les patients, pour qu’ils sachent que quand ils sont maltraités il faut qu’ils se défendent, il faut qu’ils fassent la différence entre les bons médecins qui les soutiennent et les médecins qui les maltraitent.

Mais j’ai bloqué sur ce qualificatif de charmant que je trouvais … condescendant.
Je ne veux pas être charmante et ne me reconnais pas non plus dans son analyse de caste (suis fille d’instit, petite fille de mécano, arrière petite-fille de mineur plus ou moins silicosé j’ai bon ? Vous me direz, je suis sage-femme et non médecin…) Mais surtout je ne reconnais pas dans cette brutalité annoncée le monde des soignants que je fréquente au quotidien.

Bien évidemment, et je l’ai déjà dénoncé ici, je croise -heureusement rarement- la route de connards totaux et connasses totales, tous professionnels de santé confondus. J’entends aussi des histoires de soignants qui se sont montrés maladroits, inattentifs, décalés. Et certaines fois, je me croise moi même, désolée ensuite d’avoir été trop fatiguée, préoccupée, déphasée pour mieux faire.

Récemment, un couple m’a raconté s’être senti malmené par une collègue. Consoeur par ailleurs extrêmement *irritante* parce que JAMAIS, mais vraiment JAMAIS je n’entends de critiques négatives à son égard. Elle est toujours à l’écoute, toujours empathique, elle questionne, explique, prend le temps nécessaire, parvient toujours à une décision conjointe. Dans sa relation aux femmes et aux couples, elle est la perfection incarnée. Pourtant, pour la première fois, des parents expliquaient qu’elle avait voulu les convaincre avec de mauvais mots, plus proches de la menace que de l’argumentaire scientifique étayé…

La perfection n’est pas de ce monde. Nous gardons tous en tête nos jours « sans », en espérant très fort que ces souvenirs nous aident à ne pas reproduire les mêmes erreurs.
Mais si cette vigilance peut marcher pour soi, elle ne fonctionne pas pour les autres. Tout donneur de leçon généralisatrice invite le camp d’en face à une réaction épidermique : c’est pas moi c’est l’autre.

A l’inverse, partager les moments de grâce, ceux où la relation soignant/soigné a touché à la perfection, nous motive à mieux faire parce que nous avons tous envie de faire partie du club des soignants presque parfaits.

Alors je me remotive pour un avent 2016 sous le signe de la qualité des soins. J’attends vos jolies histoires pour les mettre en mots et raconter le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.
Pour débuter ensemble l’an 2017 avec l’envie de faire mieux !

 

Mode d’emploi : Envoyez les situations vécues sur 10lunesatgmail.com sans vous soucier de la rédaction. Si le thème correspond au programme de cet Avent 2017, je reprends avec mes mots (et ne publie qu’avec votre accord après « réécriture »).
NB : je préfère les histoires plutôt brèves (c’est plus facile) et surtout les histoires reçues tôt !

 

 

 

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Mal embarquée

Publié par 10lunes le 4 octobre 2016 dans Après

 

14027-vintage-illustration-of-a-woman-rowing-a-boat-on-rough-seas-pvElle pleure, que dis-je elle sanglote, crescendo, depuis une bonne demi-heure.
Toutes mes tentatives d’apaisement, bonnes paroles, réassurances, propositions diverses sont tombées à plat
La fin de son congé maternité se profile et l’idée de confier son enfant à la garde d’une « étrangère », étrangère pourtant  déjà connue et à qui elle accorde toute sa confiance, cette idée lui est insupportable.

Je rame sur un océan de larmes avec toute mon empathie mais rien n’y fait. Le ressac nous emporte toujours plus loin.

Je m’interroge maintenant  sur une possible dépression, suggère une consultation avec la psychologue de la maternité, un avis de son médecin traitant, un possible arrêt de travail pour différer un peu le moment tant redouté et s’y préparer mieux.
Chacune de mes propositions tombe à plat.
La tempête enfle au rythme de mon impuissance.

Tassée dans le fauteuil, elle s’agrippe à la boite de mouchoir, seule bouée que j’ai su lui trouver. 
Je suis le mauvais capitaine d’un mauvais ersatz de l’Abeille Flandre et je sens bien que je ne vais rien sauver.
A mon énième proposition inutile, elle me coupe sèchement : 
– Tu ne m’aides pas là !

Ses sanglots s’apaisent, mais c’est parce qu’elle n’a plus envie de les partager avec moi.
Je m’inquiète pour elle et parviens à lui extorquer la promesse de nous revoir rapidement.
Elle différera ensuite ce rendez-vous sous un prétexte quelconque. Mais elle accepte de revenir un peu plus tard. Je ne l’avais pas anticipé mais elle si ; cet « un peu plus tard », ce sera après la reprise de son travail.

Entre temps, j’ai repassé en boucle cet entretien, mon inefficacité palpable et me suis promis de m’en excuser auprès d’elle.

Elle arrive, souriante et dynamique, comme je l’ai – presque – toujours connue.
Elle raconte ses retrouvailles avec ses collègues, le plaisir de son métier, les petits et grands bonheurs vécus avec son enfant. Tout va bien.

Je dis mon regret de n’avoir pas su la soutenir dans les semaines précédentes.

Elle s’engouffre dans la brèche : 
Je ne savais pas comment te le dire mais je voulais en reparler aujourd’hui parce que tu as été nulle. 
« Nulle », elle ne l’a pas dit comme ça, c’était moins violemment exprimé mais si je ne me souviens plus des mots exacts, j’ai bien leur sens en mémoire.

Et puis elle m’a expliqué et la leçon fût claire.
– Plus tu cherchais des réponses et plus je me sentais mal.
J’avais juste besoin de t’entendre dire que c’était normal d’être triste à l’idée de me séparer de mon bébé.

 

 

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Le grand Jacques

Publié par 10lunes le 25 septembre 2016 dans Profession sage-femme

 

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Vous devez cet billet à une fin paresseuse de dimanche réveillée par une émission qui lui était consacrée. Consacrée à qui ? Mais à Brel pardi !

 

38 ans après je me souviens encore.

Il est 9 h, je suis en stage au bloc opératoire. J’aurais préféré une affectation en obstétrique pour me frotter un peu plus à mon futur métier mais ce sera pour plus tard.
Grimpée sur un marchepied, je tente d’observer l’intervention par dessus le champ tendu entre deux potences. Sur ma blouse, une sur-blouse, sur mes chaussures des sur-chaussures, sur mes cheveux une charlotte, et sur mon visage un masque. Le seul élément de l’attirail que je n’ai pas, ce sont des gants. Pas besoin, je n’ai évidemment pas le droit de toucher à quoi que ce soit.

De l’intervention, je ne sais rien sinon qu’elle est abdominale. Qu’est-ce que les hommes en vert observent, extraient, réparent… ? Je n’en sais rien. Le ventre est ouvert, les champs de tissu bleu nuit s’imbibent de sang. Le ballet des mains gantées et des instruments m’est incompréhensible. Les mots qui l’accompagnent tout autant.

Me pencher un peu plus pour tenter de mieux voir et de comprendre.
Me pencher donc, mais sans pouvoir m’accrocher à quoi que ce soit. La position est incertaine, inconfortable. J’ai trop chaud, pas assez dormi, peur de ce que je vais voir…

Ai-je vacillé ? On me rappelle la consigne « Surtout, tu ne touches à RIEN ! » Les mains croisées derrière le dos, je m’oblige à l’immobilisme. Tout mouvement inconséquent pourrait me faire plonger vers le champ opératoire.

Les portes battantes s’ouvrent. Un chirurgien – nom générique pour tout type habillé de vert entrant dans le bloc avec assurance et mains en l’air –  clame : Vous savez pas ? Brel est mort !

Brel, le seul mec que j’aurais vraiment aimé voir sur scène. Interprète magnifique qui a bercé mon adolescence aux cotés de, comme il se doit, Ferré, Ferrat et Brassens.
Je suis perchée sur un tabouret de bloc et Brel est mort.

Le chirurgien a terminé de s’habiller. Il se faufile au premier plan, se penche sur le ventre ouvert : Alors qu’est-ce qu’on a là ?

Le masque m’arrange bien. Je peux renifler- presque – discrètement.

 

 

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Autothérapie

Publié par 10lunes le 8 septembre 2016 dans Médias, Petites phrases, Pffffff

 

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Hier soir un mail : Je viens de regarder en replay l’émission de la « Maison des maternelles »   : Je veux accoucher sans péridurale. Je te conseille de la regarder si c’est pas déjà fait.

Le temps d’un téléchargement à la lenteur que je qualifierais de majestueuse – on se console comme on peut de la fracture numérique – j’ai pu voir le replay tôt ce matin. Ou comment « bien » débuter une journée.


Il y a une femme, Marie Charlotte, témoignant de ses trois accouchements, le premier sous péridurale, les deux autres sans. Elle avait une parole modulée, ne diabolisant pas l’un, n’idéalisant pas les autres.

Il y a une sage-femme, Barbara Bouhanna, au discours posé, respectueuse des femmes et de leurs choix.

Il y a un obstétricien, Philippe Descamps, chef de service du CHU d’Angers, le propos un poil paternaliste quand il explique la petite aiguille et le petit cathéter, un poil colonialiste quand il évoque son expérience à l’étranger, le silence des asiatiques et les cris des nord-africaines.
Il prévient : Ca vaut ce que ça vaut mais on estime que la douleur d’un accouchement c’est entre la fracture de la jambe et l’amputation du doigt… Malgré tout cela, son discours apparait presque neutre.

Neutre, surtout comparé à celui de l’animatrice, Agathe Lecaron qui, si j’ai bien compris, a eu un enfant récemment, accouchement qui a été, si j’ai bien deviné, très douloureux.
Car cela s’est beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup entendu.

Ca démarre dès la présentation  : C’est bien si on accouche sans péridurale d’accoucher très très vite mais c’est pas le cas pour tout le monde. D’ailleurs : Accoucher sans péridurale, pourquoi ?
Dans les années 80, la péridurale nous a délivré de douleurs atroces, les douleurs atroces de l’accouchement. En France 8 femmes sur 10 bénéficient aujourd’hui de cette anesthésie, dont la majorité d’entre nous d’ailleurs n’imagine même pas pouvoir se passer le jour J.


Sans se soucier de l’évidente contradiction, elle enchaîne :
Pour info, selon un récent sondage diffusé en mars 2016, 44% des femmes se déclarent prêtes à accoucher sans péridurale mais au bout du compte une femme sur deux va changer d’avis – hihiiiiii –ben oui parce quand on commence à avoir mal, c’est pas pareil ! Et pourtant, de plus en plus de futures mamans souhaitent revenir à un accouchement plus naturel, c’est la tendance, plus riche en sensations, quitte à déguster au moment des contractions.

Je souligne que la Maison des maternelles est diffusée en direct mais que cette présentation était écrite et donc préparée…
La suite sera encore
 plus spontanée.

Petit florilège des interventions de la présentatrice lors du débat :
– Accoucher volontairement ou pas sans péridurale, mais pourquoi, mais comment ?

S’adressant à la femme venue témoigner  : Vous, vous êtes allée au bout de votre choix, c’est pas toujours le cas. Il y a 5 ans, vous aviez accouché sous péridurale. La mère en fait un court récit que résume ainsi l’animatrice : Vous, vous étiez confortable, ça s’est très très bien passé, y avait pas de regret après, tout s’est bien passé.

Un peu plus tard
– Puisque c’est si facile d’accoucher avec péridurale, enfin facile, c’est jamais facile d’accoucher mais enfin c’est plus facile d’accoucher avec péridurale au niveau des douleurs, comment on explique qu’il y a encore des femmes qui veulent accoucher sans péridurale dans notre pays ? Faut quand même rappeler que les contractions ça fait un mal de chien, il faut le dire.

D’ailleurs se passer de péri, c’est peut-être pas par choix :
– Ca arrive souvent quand on arrive trop tard à la maternité, c’est-à-dire qu’on a trop attendu, du coup on a plus le temps quoi.

– Mais en même temps, les dernières contractions sont les plus douloureuses quoi, c’est vraiment du travail concret. C’est quand même très dur si on l’a pas à ce moment-là.
– Y a pas à culpabiliser de pas avoir envie d’avoir mal, ça on va quand même pas mal le dire.
– Quand on a cette envie, faut essayer de la tenir jusqu’au bout, après c’est vrai que quand les contractions arrivent et que c’est un premier, on peut pas imaginer ce que ça fait et parfois ça démotive.

Barbara, la sage-femme, souligne qu’une femme a toujours la possibilité de changer d’avis
– Elle est libre, c’est important de le dire ponctue Agathe Lecaron.
Oui faut quand même pas se faire souffrir très longtemps.

Le reportage illustrant le débat vient confirmer le discours pas vraiment subliminal de la présentatrice. La femme qui souhaitait vivre son accouchement sans péridurale change d’avis au bout de neuf heures et met au monde son enfant au bout de 22 heures de travail.
Puisqu’on vous dit que c’est difficile !
Elle accouche sous péridurale donc, mais aussi les jambes calées dans les étriers, et la lumière du scialytique braquée sur son sexe.  

C’est ballot, juste à côté de cette maternité, y a une maison de naissance, j’ai nommé le CALM, avec un environnement et surtout un accompagnement se prêtant réellement à une naissance sans anesthésie.*

J’espère qu’Agathe Lecaron se sent mieux après cette émission exutoire.
Mais je doute que toute autre femme la visionnant résiste au martelage « sans péri, on en bave »…

D’ailleurs, le dernier reportage filme les parents d’un tout jeune bébé.
– Vous avez accouché d’un bébé de 4 kg 820 sans péridurale ! Vous êtes mon idole. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

 


*
 Les couples sont surement peu enthousiasmés par l’idée d’une équipe de tournage venant troubler cette intimité. Cela peut expliquer le choix du reportage

 

 

 

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La maison qui rend fou

Publié par 10lunes le 2 septembre 2016 dans Pffffff, Profession sage-femme

 

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Plantons le décor. Chez les professionnels de santé, il y a des soignants prescripteurs et des soignants prescrits. Le plus souvent, les médecins prescrivent certains actes qui sont réalisés par d’autres professionnels, essentiellement infirmiers et kinésithérapeutes.

Dans ce monde bien rangé, il y a une exception… les sages-femmes.

La plupart du temps, nous exerçons en toute autonomie : consultations, préparation à la naissance, suivi à domicile postnatal, frottis, pose de DIU ou d’implant contraceptif.  
Il y a par ailleurs des actes que nous prescrivons pour qu’ils soient réalisés par d’autres soignants, examens de laboratoires, imagerie médicale, soins infirmiers.
Et puis… il y a des actes qui doivent nous être prescrits : la surveillance de grossesse pathologique et la rééducation périnéale.
Je vous entends penser : ça n’a pas l’air si compliqué !

Mais y a des nuances dans les nuances : la surveillance de grossesse pathologique doit être prescrite par un médecin alors qu’une sage-femme peut prescrire la rééducation périnéale ; mais attention… pas toujours.

Il est demandé aux professionnels de santé prescrits de justifier leurs actes en transmettant les ordonnances aux caisses d’assurance maladie.
Quand vous saurez que certains codes de facturation à l’assurance maladie sont commun à plusieurs actes sages-femmes, que par exemple celui qui désigne la surveillance de grossesse pathologique (prescrite) est le même que celui de la première séance de préparation à la naissance (non prescrite)… vous imaginez le joyeux bordel.

Les codes inidentifiables, les actes possiblement auto-prescrits ou pas, les actes que nous réalisons sans prescription mais qui sont prescrits pour d’autres professionnels (vaccins par exemple), tout cela offre de nombreux motifs d’erreur, de quiproquo, d’incompréhension, de réclamations inutiles etc…
(par honnêteté, précisons qu’un système de transmission numérique est en train de se mettre en place et que cela devrait à terme simplifier la vie de tous)

 

Le témoignage que je m’apprête à vous narrer est celui d’une sage-femme qui, très consciencieusement, envoie tous ses justificatifs agrafés aux bordereaux ad hoc, triés par patiente, date, centre de paiement et autres joyeusetés.
Avez-vous  vu ce passage « Des douze travaux d’Astérix » ? (oui, j’ai des références éminemment intellectuelles !)  
C’est immédiatement ce que m’a évoqué le récit de ma collègue.

Tout commence par un mail de sa CPAM l’avertissant que, faute de justificatifs, la caisse lui prélèvera un trop perçu pour tous les actes concernés. Elle a 8 jours pour fournir les documents demandés.
Inquiétude de ma consœur qui avait pourtant tout bien fait comme on lui avait dit de faire.

Elle prend donc son téléphone pour contacter la ligné dédiée.
Après de très nombreuses tentatives couronnées d’insuccès, enfin une interlocutrice !
Et là…

« – Bonjour,  j’ai reçu un mail réclamant des justificatifs mais j’ai déjà envoyé les pièces demandées.
– Oui, c’est normal, on n’a pas eu le temps de traiter le courrier.

Jusque-là, on peut se sentir solidaires de fonctionnaires débordés.
Mais la voix ajoute, sans une once de dérision
– Evidemment, le courrier s’entasse parce qu’on passe notre temps au téléphone à répondre à des gens comme vous qui veulent savoir pourquoi ils ont reçu ce genre de mail !
– C’est assez logique de s’inquiéter quand on nous menace de prélever notre compte en banque non ? Donc si je comprends bien, je ne dois pas tenir compte de votre mail et vous laisser le temps de rattraper le retard de courrier ?
– Bien sûr qu’il faut en tenir compte! Si on vous a demandé des justificatifs, il faut nous les envoyer.

La sage-femme pleine d’un bon sens semblant cruellement manquer à son interlocutrice
– Mais vous allez perdre encore plus de temps à ouvrir des courriers envoyés deux fois.
– Je suis surtout en train de perdre mon temps avec vous à devoir tout vous expliquer !

Sa phrase suivante est un pur chef d’oeuvre de surréalisme administratif
– Rappelez-nous dans 10 jours pour savoir si on a pu traiter votre dossier.
– Si j’ai bien compris, je vous rappelle dans 10 jours pour que vous perdiez votre temps à me répondre et que vous vous n’ayez toujours pas le temps d’ouvrir le courrier … »

 

 

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