Le grand Jacques

Publié par 10lunes le 25 septembre 2016 à 23 h 05 dans Profession sage-femme

 

jacques_brel_1971

Vous devez cet billet à une fin paresseuse de dimanche réveillée par une émission qui lui était consacrée. Consacrée à qui ? Mais à Brel pardi !

 

38 ans après je me souviens encore.

Il est 9 h, je suis en stage au bloc opératoire. J’aurais préféré une affectation en obstétrique pour me frotter un peu plus à mon futur métier mais ce sera pour plus tard.
Grimpée sur un marchepied, je tente d’observer l’intervention par dessus le champ tendu entre deux potences. Sur ma blouse, une sur-blouse, sur mes chaussures des sur-chaussures, sur mes cheveux une charlotte, et sur mon visage un masque. Le seul élément de l’attirail que je n’ai pas, ce sont des gants. Pas besoin, je n’ai évidemment pas le droit de toucher à quoi que ce soit.

De l’intervention, je ne sais rien sinon qu’elle est abdominale. Qu’est-ce que les hommes en vert observent, extraient, réparent… ? Je n’en sais rien. Le ventre est ouvert, les champs de tissu bleu nuit s’imbibent de sang. Le ballet des mains gantées et des instruments m’est incompréhensible. Les mots qui l’accompagnent tout autant.

Me pencher un peu plus pour tenter de mieux voir et de comprendre.
Me pencher donc, mais sans pouvoir m’accrocher à quoi que ce soit. La position est incertaine, inconfortable. J’ai trop chaud, pas assez dormi, peur de ce que je vais voir…

Ai-je vacillé ? On me rappelle la consigne « Surtout, tu ne touches à RIEN ! » Les mains croisées derrière le dos, je m’oblige à l’immobilisme. Tout mouvement inconséquent pourrait me faire plonger vers le champ opératoire.

Les portes battantes s’ouvrent. Un chirurgien – nom générique pour tout type habillé de vert entrant dans le bloc avec assurance et mains en l’air –  clame : Vous savez pas ? Brel est mort !

Brel, le seul mec que j’aurais vraiment aimé voir sur scène. Interprète magnifique qui a bercé mon adolescence aux cotés de, comme il se doit, Ferré, Ferrat et Brassens.
Je suis perchée sur un tabouret de bloc et Brel est mort.

Le chirurgien a terminé de s’habiller. Il se faufile au premier plan, se penche sur le ventre ouvert : Alors qu’est-ce qu’on a là ?

Le masque m’arrange bien. Je peux renifler- presque – discrètement.

 

 

4 commentaires sur “Le grand Jacques”

  1. reinemere dit :

    Ah moi j’étais de garde,je venais de faire un accouchement.Dans presque toutes les chambres la Fanette et Mathilde sanglotaient avec Jeff

  2. Ioshi dit :

    Pour moi qui n’étais pas née, c’est surprenant d’apprendre que sa mort a bouleversé, je n’avais jamais pensé à l’annonce de sa mort… Il fait partie de ceux dont j’apprécie la musique et qui sont déjà morts.

  3. Hélène dit :

    et moi j’étais en maternelle, grande section. Et l’enseignante a eu les mots pour nous expliquer pourquoi elle était triste ce jour là. (de toutes façons, à 5 ans, on sent !) On a écouté Brel, je revois encore sa photo sur la pochette du disque vinyl. Un des premiers souvenir de discussion sur la mort.

    Mais Dix Lunes, ça veut dire que t’es plus vieille que moi !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *