L’impudent

Publié par 10lunes le 3 novembre 2015 à 09 h 40 dans Blessures

 

Elle vient de l’Est, il vient du Nord. 717277b042a447b809047a545289eefb-d4f7eaa
Deux cultures qui se rencontrent ; deux éducations, deux façons presque opposées d’envisager le couple, le corps, la maternité, la parentalité.

Leur amour s’est incarné dans l’attente d’un enfant.
Cette  grossesse se révèle pourtant être un perpétuel défi, les obligeant chaque jour à trouver comment conjuguer leurs traditions familiales. Le choc des cultures se concrétise autour de l’accouchement. Elle n’imagine pas qu’il soit présent, il n’envisage pas d’être absent.
Ils s’aiment ; ils en parlent. Elle accepte sa présence à condition qu’il ne puisse rien voir de ce qui se passe « en bas ». 

La sage-femme qui les accueille se montre très respectueuse de leurs attentes. Elle ne fait aucune remarque, ne dit rien qui pourrait laisser penser que leur demande est inhabituelle.

Elle est installée en salle de naissance, allongée sur le lit d’accouchement, habillée d’une trop courte blouse blanche piquetée de bleu. Comme demandé, un drap recouvre le bas de son corps. Attentive, la sage-femme s’assure de la couvrir quand elle se relève et se penche en avant pour la pose de la péridurale, prend soin de n’abaisser qu’un peu le drap quand il faut à nouveau ceindre son ventre des sangles du monitoring. Lors des examens, elle glisse sa main gantée en ne relevant qu’à peine le pan de tissus. Ils se sentent en confiance.

Le travail évolue, vient le moment des efforts de poussée. Elle est installée sur les jambières de skaï, le drap tendu sur ses cuisses. Il est debout à ses côtés, tient sa main, souffle avec elle, pousse avec elle. La rencontre tant attendue ne devrait plus tarder.
C’est une clinique privée et la consigne est d’appeler l’obstétricien pour la naissance. Lorsqu’il entre dans la pièce, la sage-femme lui glisse quelques mots pour expliquer la présence du drap. Elle n’aura pas le temps de terminer sa phrase.
Ne sachant rien, ne cherchant pas à savoir, l’obstétricien s’exclame C’est quoi cette connerie ! arrache le drap et le jette à terre.

Elle se sent humiliée, il se voit impuissant à la protéger.

Leurs larmes ponctuent le récit de cette naissance et ce ne sont pas des larmes de joie.

 

 

 

Crédit photo : Ashley Madden

12 commentaires sur “L’impudent”

  1. Martin dit :

    Lors d’un accident, le chirurgien s’évertue à conserver les membres durement touchés du blessé. Il ne lui viendrais pas à l’idée de les couper « parce que c’est plus simple » et que l’essentiel est que le blessé soit « en vie ».
    Pourquoi ne raisonne ton pas de la même manière en obstétrique ? Le lien qui peut se créer au moment de la naissance entre les parents et le bébé, est aussi important qu’un bras ou une jambe pourtant.

  2. sabine dit :

    Quelle tristesse effectivement …et quel gâchis !

  3. Nebullae dit :

    Mais Co***** !!!

    1. Marinette dit :

      Le même mot m’est venu à l’esprit !

  4. Beaulieu dit :

    C est un texte très fort, je trouve. Merci 10 lunes.

  5. Maia dit :

    Ce soir, je suis fatiguée par l’accumulation de ces maltraitances… Trop c’est trop… Trop de tristesse… Juste l’impression nos désirs de bientraitance sont une petite, toute petite goutte d’eau dans l’océan de maltraitance… C’est simplement désespérant…

  6. mariannne dit :

    Merci pour ce texte.
    Effectivement, il n’y a pas que l’acte technique qui compte, l’Humain est souvent primordial !

  7. Claire dit :

    Maia, oui c’est triste, et parfois désespérant, mais je ne pense pas qu’il y ait une accumulation de ces faits, je pense juste qu’on les dénonce de plus en plus, alors qu’avant, c’était une normalité, une violence quotidienne normale, ou comme tu dis, un océan de maltraitance que personne ne pensait même remettre en question. Alors oui, c’est déjà un grand progrès que d’affirmer que ça existe, et les choses changeront quand les mentalités évolueront, chez les patientes d’abord. Je pense qu’elles sont le meilleur moteur pour faire évoluer les choses.

    Allez pour te remonter le moral, il existe aussi de très bons praticiens: la SF qui me suit pour ma grossesse est extra, elle n’a pas sauté au plafond quand j’ai parlé d’aad, m’a parlé de l’ensemble des possibilités de la région pour l’accouchement, elle respecte mes choix, ne s’offusque pas lorsque je refuse quelque chose, elle ne fait de TV que sur signe d’appel, et me demande à chaque fois l’autorisation de m’examiner (en me regardant dans les yeux, pas en préparant son matériel). J’ai aussi eu un super échographiste qui avant une écho vaginale, m’a demandé si j’en avais déjà eu une (c’était le cas, mais j’aurais bien aimé qu’on me pose la question pour la première justement alors que je n’avais que 19 ans), m’a demandé l’autorisation de commencer, et a pudiquement mis un drap sur mes jambes.

    Il existe aussi du bon, il ne fait pas l’oublier!

  8. Amélie dit :

    Dur ce récit…. il y a malheureusement des gens qui devraient changer de métier, car ils sont la cause de blessures profondes…
    Mon 2e bébé devrait arriver d’ici quelques semaines et j’espère vraiment qu’on me laissera vivre mon accouchement comme je l’entends.

  9. madeleine dit :

    ça me donne envie de parler d’une personne que j’ai rencontrée lors d’un de mes accouchements. J’ai eu à vivre beaucoup de ce genre de choses que vous décrivez. Mais il y a aussi eu des personnes qui m’ont soutenue et dont je garderai toute ma vie le souvenir. Ce matin je suis arrivée à la maternité pour une césarienne programmée. Mon 1er accouchement s’était mal passé ailleurs et c’était ma 1ère césarienne, j’éprouvais une grosse angoisse surtout par rapport à l’anesthésie. En effet 6 ans j’avais eu un grave accident qui m’avait laissé la colonne vertébrale fracturée en plusieurs endroits. Evidemment j’ai alors eu à vivre des moments très durs et je souffre de séquelles à vie. Sur la fiche de préparation à l’accouchement sont indiqués tous les risques encourus lors d’une rachi ou d’une péri et lire le mot « paralysie » me renvoie à des souvenirs très brutaux. Bref, au moment de faire la rachianesthésie, je demande à l’anesthésiste d’attendre quelques instants, je suis bloquée par l’angoisse. Je ne vois pas vraiment son visage car elle porte le masque du bloc. Personne ne comprend autour de moi pourquoi je pleure et j’angoisse, ni les assistants, ni la sf, ni l’obstétricien et tout le monde me demander d’arrêter car il faut enchainer. Cette anesthésiste, elle prend alors la parole, l’impose aux autres et s’adresse à eux dans des termes similaires : « vous ne connaissez pas son histoire, si vous aviez vécu son expérience, peut être vous aussi pleureriez vous alors on va lui laisser le temps ». Et voilà que la douceur a envie mon coeur et que j’étais prête. Je n’ai guère pu la remercier en personne par la suite mais jamais je n’oublierai ce qu’elle a insufflé au bloc opératoire ce matin et le changement qu’elle a imposé à toute l’équipe. Juste la voix d’une personne et j’ai eu l’impression de vivre un accouchement merveilleux car pour la 1ère fois en deux accouchements une personne a compris.

    1. Anna dit :

      Merci du partage, Madeleine, ça fait beaucoup de bien à lire.

  10. speedy dit :

    Quel dommage alors que ce couple avait fait l’effort d’exprimer leurs besoins! Mon homme n’avait pas fait cet effort auprès du personnel mais m’avait demandé de ne pas assister à l’expulsion. Il est donc sorti. A l’arrivée de la gyneco, j’ai senti que cela finirait en boucherie et j’ai réclamé mon homme. La première vision qu’il a eu en entrant était celle des spatules entrant dans mon vagin. Cela hante encore nos relations sexuelles plusieurs années après. Faut il que les gyneco fassent des années de psycho pour comprendre cela?

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