Fin de mois

Publié par 10lunes le 4 novembre 2013 à 12 h 53 dans Militer

empty-red-wallet-366x349

 

Une porte sur la rue, puis un couloir, une autre porte, une cour, encore une porte s’ouvrant sur un escalier de pierre aux marches usées. Quatre étages à monter au son de diverses musiques ou de télés braillardes. Les effluves d’un repas épicé se mêlent à l’odeur d’humidité suintant des murs.

Une jeune femme m’ouvre, un  bébé dans les bras. La pièce est petite, la table encombrée de reliefs variés, paquets de chips, gâteaux, bonbons. « On s’est couchés tard, j’ai pas eu le temps de ranger » dit-elle en désignant les vestiges du « repas ».

Le canapé est lui aussi bien encombré. On repousse papiers, vêtements, CD et autres objets pour se faire une petite place.

Je ne sais d’eux que ce que les transmissions rapides de la sage-femme hospitalière m’ont appris hier ; très jeune couple, bébé né à la limite de la prématurité, petit poids, accouchement normal, allaitement maternel et compléments de lait artificiel. Leur sortie de maternité a été avancée car le service déborde.

Nous faisons connaissance. Elle revient sur cette grossesse inattendue, cette naissance les surprenant un mois avant le terme, les conditions de l’accouchement. Son récit est interrompu un instant par l’entrée de son compagnon, yeux et cheveux pleins de sommeil. Il part fumer sa cigarette à la fenêtre « Pour pas polluer le petit ».

Ce petit, je voudrais bien l’examiner et le peser. On se replie au chaud, dans la minuscule chambre que le père vient de quitter.
A peine la place pour leur matelas et un couffin. Elle déplie sur le lit une serviette roulée en boule, y place l’enfant et le déshabille doucement. Ma balance est posée au sol, seul endroit possible.
Il a perdu 200 g en 24 heures. Même si le changement de balance peut modifier un peu les résultats, 200 g c’est beaucoup. Mon annonce doit manquer de diplomatie, la jeune femme fond en larme.

Coup de fil à la maternité pour tenter d’en savoir un peu plus sur les jours précédents.
La sage-femme se montre désolée de ne rien pouvoir me dire de ce bébé quelle ne connait pas ; elle promet de se renseigner mais ajoute qu’elle est occupée auprès d’une mère. Elle rappelle dès que possible.

Je propose de mettre le petit au sein. Sa succion est peu efficace et il se fatigue très vite. Sa reprise de poids antérieure semble plus liée aux compléments qu’à l’allaitement. La maman ne sait pas dire quelles étaient les quantités prises au biberon.

Je maudirais bien mes collègues hospitalières qui l’ont laissée sortir sans consignes particulières si je ne savais à quelle pagaille quotidienne elles doivent faire face, manque de lits, manque de personnel, courir toujours plus vite en espérant ne rien oublier d’essentiel.

Il y a beaucoup à proposer pour que cet allaitement se passe mieux mais là tout de suite, ce bébé doit prendre un biberon.
Petite difficulté, aucune boite de lait dans l’appartement, nous sommes dimanche, avec une pharmacie de garde inconnue et des parents sans voiture.

Le plus simple est de demander à la maternité de fournir quelques nourrettes ( biberons prêts à l’emploi).  Le père un peu plus réveillé est tout à fait disposé à faire un aller-retour en bus.
Nouveau coup de fil pour prévenir la maternité de sa venue.
La même sage-femme me répond. Elle n’a pas eu le temps d’aller consulter le dossier. Bien sur, le papa peut venir chercher de quoi attendre l’ouverture des pharmacies le lendemain… En arrière fond, je perçois le brouhaha d’un service en pleine effervescence.

Nous sommes en train de revoir comment conjuguer allaitement et compléments quand mon portable sonne. C’est la sage-femme. En prévenant une collègue de l’arrivée du père, elle a appris que, restrictions budgétaires obligent, il était interdit de fournir des nourrettes à des parents sortis de la maternité. Elle en semble tellement stupéfaite que je n’insiste pas.

Me reste à trouver, à coups d’appels surtaxés, quelle est la pharmacie de garde, forcément éloignée.
Puis à attendre la confirmation qu’une bonne volonté familiale accepte d’interrompre son repos dominical pour traverser la ville et ramener le nécessaire.

J’ai pris pas mal de retard.

Alors que je roule vers la prochaine visite, mon téléphone sonne à nouveau. C’est la sage-femme qui est enfin parvenu  à consulter le dossier …

 

Un mouvement de grève a débuté il y a une quinzaine de jours. Les sages-femmes déplorent entre autres une méconnaissance de la profession et de leurs compétences. Leurs revendications sont multiples et pas forcément centrées sur la dégradation des conditions de travail mais le surbooking est quotidien et la difficulté très réelle.

 

 

9 commentaires sur “Fin de mois”

  1. Anna dit :

    Quelle tristesse.

  2. Clo dit :

    Pauvre tout petit

  3. Estelle dit :

    « Je maudirais bien mes collègues hospitalières qui l’ont laissée sortir sans consignes particulières si je ne savais à quelle pagaille quotidienne elles doivent faire face, manque de lits, manque de personnel, courir toujours plus vite en espérant ne rien oublier d’essentiel. »

    Dans ce genre de cas, ne serait-il pas possible d’au moins distribuer un document pour récapituler les choses importantes (par exemple le fait de surveiller que le bébé mouille suffisamment ses couches, a plusieurs selles par jour les premiers temps, etc., que faire peser le bébé au cours du premier mois peut être utile) ?

    Je participe à un forum sur l’allaitement depuis quelques années, et régulièrement on voit passer des mamans très affolées parce qu’elles se sont rendu compte seulement au bout de plusieurs semaines (voir au rendez-vous médical de la fin du premier mois) que leur bébé avait pris très peu de poids (souvent il s’agit de bébés « en économie d’énergie » qui tètent trop peu souvent et dorment beaucoup, parfois de problèmes de succion…), et souvent la seule réaction du médecin est de leur dire d’arrêter l’allaitement (voire de leur affirmer que leur lait « n’est pas assez riche », alors que si elles avaient été correctement informées, elles se seraient rendu compte du problème plus tôt.

    Et lors de mes séjours en maternité, j’ai eu l’impression que parfois le personnel perdait du temps avec des choses assez inutiles (par exemple faire prendre aux bébés des granules homéopathiques, sans demander l’avis des parents…) alors que quelques minutes d’explication sur les signes d’une tétée efficace auraient été bien plus utiles à mon avis.

    D’ailleurs, on a l’impression que le ministère de la Santé prétend vouloir augmenter le taux d’allaitement, mais ne s’en donne pas les moyens (pour mon 2ème allaitement, j’ai eu de gros soucis de crevasses liées à une mauvaise succion de ma fille, et si je n’avais pas trouvé des infos via un forum, j’aurais sevré au bout de 2 ou 3 jours tellement la douleur était insupportable, et le personnel de la maternité était incapable de me donner une info utile… ou même de me dire que dans d’autres maternités de la même ville il y avait des consultantes en lactation).

    Pour revenir à l’exemple cité, il est bien triste que les restrictions budgétaires se fassent aux dépens des bébés comme celui-ci. Pousser à raccourcir les séjours en maternité ne doit pas aider non plus (du moins dans les cas où il n’y a pas de suivi à domicile après).

  4. La sorcière dit :

    🙁 c’est pas super de faire ses premiers pas dans la maternité comme ça. J’espère que les sages-femmes arriveront à sortir de cette impasse.

  5. fjell dit :

    Pauvre petit, pauvres parents…

    Tout à fait d’accord avec Estelle, on accorde plus de temps à faire prendre les vitamines, qu’à expliquer l’allaitement. Combien de fois j’ai entendu dans mon entourage « J’ai dû compléter, mon lait n’était pas assez riche »… Le pire : pour sortir de la maternité, il FAUT que bébé ait repris TANT de poids, si ce n’est pas le cas… compléments.

    Quant à sortir de la maternité : quand il y a de la place, on ne vous laisse pas partir : je devais accoucher à domicile, donc suivi post natal bien organisé en amont, « non, ici on sort à J3 (accoucher le dimanche à 8 h, sortie le mercredi après-midi), vous ne partirez pas avant ». Pas envie de me battre…

  6. aredius44 dit :

    Bonjour,

    Merci pour votre blog. Je vous cite ici :
    http://lefenetrou.blogspot.com

    Un fils de sage-femme.

  7. Zab dit :

    fjell : la dernière fois je me suis laissée faire (4 jours parce que mon bébé était né un jeudi et qu' »on ne fait pas les sorties le dimanche »… Pardon ?)
    La prochaine fois je me suis promis de sortir contre avis médical si nécessaire. C’était bien trop long sans mon aîné, et la naissance de celui-ci était assez proche pour que je me souvienne bien de tout ce qu’il y avait à savoir pour l’allaitement, le bain etc. On se retrouvera en famille et à la maison, comme sur ces belles photos : http://golem13.fr/one-day-young-jenny-lewis/

  8. speedy dit :

    Heureusement parfois quelques chefs de service acceptent les sorties précoces pour les meres suivies à domicile parce que comme ce gyneco m’a dit « ce qui est fait par d’autre, c’est cela de moins que nous avons à faire » et un peu plus de place en maternité pour ceux qui en ont vraiment besoin.
    Complémentarité entre sage-femme et gyneco, milieu hospitalier et liberal, c’est bien ce qui marche le mieux!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.