Tropiques

Publié par 10lunes le 12 octobre 2010 à 08 h 12 dans Naissance

Le carrelage bleu turquoise ruisselle de vapeur d’eau. Le bassin du même bleu, creusé dans le sol, est presque rempli. Les volets sont baissés, la lumière tamisée, les bruits feutrés. Ils sont attendus.

Une petite erreur de conception nous oblige à une curieuse organisation. Les femmes souhaitant accoucher dans l’eau ont pour consigne de nous prévenir bien avant leur venue. En effet, en aménageant cette baignoire de grande capacité, nous n’avons pas prévu l’arrivée d’eau au débit adéquat… le remplissage est long, très long.

Une autre fois, au cœur de la nuit, un ballet joyeux s’était organisé. Toute l’équipe s’affairait avec cuvettes, seaux et même berceaux de plexiglas auprès des divers robinets de la maternité pour aller ensuite les déverser dans le bassin. Une femme arrivée en fin de dilatation voulait y donner naissance à son bébé. Elle avait pu se glisser dans le bain chaud juste à temps…

Ce jour là, nous avons reçu la consigne bien assez tôt et l’eau coule depuis un long moment. 

Ils arrivent à petits pas. Elle est déjà repliée sur elle-même, à l’écoute des violents signaux envoyés par son corps. Nos échanges sont rythmés par le flux et le reflux de ses contractions.

Les accueillir d’abord ; moment complice où l’on se réjouit de ce heureux hasard qui nous fait nous retrouver. S’enquérir de ses sensations, de ses besoins, de ses envies. Sourire au compagnon qui a, pour évacuer son stress, inutilement minuté les contractions. Ne pas déroger à l’incontournable bilan médical, enregistrement du cœur fœtal, prise de tension, toucher vaginal.

Une fois ces formalités accomplies, ils se dirigent vers le bain tant attendu. Elle termine de se dévêtir entre deux contractions, debout au bord du bassin, s’appuyant sur son homme, prévenant et attentif.
Elle tâte l’eau de la pointe du pied, prudemment, comme en bord de mer, lorsque l’on attend la prochaine vague en se demandant si elle ne sera pas trop froide.

Elle s’avance, descend une marche, puis une autre ; l’eau arrive à ses mollets. Une marche encore et elle pourra s’immerger. Une contraction l’interrompt. Elle appuie son avant bras sur le mur, l’autre main se crispe un peu sur l’épaule de son homme. Elle souffle longuement, les yeux mi-clos. La contraction se termine, son regard s’éclaire, et je m’attends à la voir franchir la dernière marche. Mais elle s’écrie brusquement « C’est pas mon truc ! ». Dans l’instant, elle fait demi-tour et sort du bain.
Elle évoquait pourtant son futur accouchement dans l’eau à chacune de nos rencontres. Faille si fréquemment présente le jour dit entre ce que l’on imaginait et ce qui est.

Elle termine son travail sur les coussins posés au sol, à proximité du bassin, sans jamais souhaiter y retourner. Peut-être n’avait-elle besoin que de l’ambiance ainsi créée, cette chaleur dégagée par le bain toujours plein, le fin brouillard des infimes gouttelettes en suspension, le carrelage tiédi et ruisselant… presque un autre monde.
Un peu plus tard, assise sur le tabouret d’accouchement, soutenue par son homme à genou derrière elle, elle donnera naissance à son petit dans cette atmosphère chaude et humide, quasi tropicale.

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