Que du bonheur ?! (2)

Publié par 10lunes le 5 juin 2014 dans Après, Vie des femmes

 

coup de foudre

Leur enfant est né la veille au soir. Le père, contraint de quitter la maternité pour la nuit, revient aux premières heures de la matinée. Il retrouve sa compagne contemplant le nouveau-né, dormant paisiblement  dans son berceau.
Dans un geste tendre, il caresse son ventre vide.
Elle lui sourit.
-« Tu dis bonjour au bébé ?
En me racontant l’anecdote, elle précise

Il a cru que je blaguais, j’ai pas osé lui dire que non. »

Les regards qui se croisent, l’amour immodéré, le bonheur immense…
Qui n’a pas lu ou entendu ces mots, au détour d’un article, d’un reportage, non pour évoquer un coup de foudre amoureux mais pour décrire les sentiments d’une mère à la naissance de son enfant.

La rencontre est présentée comme évidente, immédiate.
Et comme toujours, la vie est plus nuancée que ça.

Bien sûr, cette rencontre peut se faire à la première seconde, d’autant que les nouveau-nés sont « programmés » pour ça.
Mais il y a d’autres vécus, qui vont de la tiédeur à l’indifférence.

Je ne pense pas ici aux parcours difficiles, complexes mais tout simplement aux femmes heureuses de porter un enfant, attendant avec impatience ce moment tant vanté, le coup de foudre maternel.
Et l’émotion promise n’est pas là.

Car elle ne sera pas au rendez-vous si la mère n’a pu d’abord réaliser la séparation. Comment s’émouvoir de la naissance de son enfant s’il est encore pensé comme niché au creux de son ventre ?

Les raisons de cette sidération sont multiples. Naissance trop rapide surprenant une femme pas encore prête ; naissance longue et difficile transformant l’accouchement en épreuve physique dont la seule attente est qu’elle se termine ; péridurale trop dosée coupant la femme de toute sensation, participant ainsi à l’irréalité du moment. Telle cette jeune mère racontant qu’en voyant le nouveau-né émerger entre ses jambes, sa première pensée  avait été « Oh ! Un bébé ! »

Non seulement, ces femmes se retrouvent frustrées de ce bonheur promis, mais souvent aussi dans la culpabilité, celle de ne pas être une bonne mère, puisque une bonne mère ne saurait être insensible à son enfant.

Pourtant, la rencontre se fera, un peu plus tard, plus ou moins progressivement…
Comme pour toute histoire d’amour, personne ne peut dire qu’elle sera plus belle si l’amour s’est invité d’un coup ou s’il s’est révélé doucement.

 

 

Mots-clés : , , , , | 22 commentaires

Que du bonheur ?! (1)

Publié par 10lunes le 12 mai 2014 dans Après

 

famille 2

« Je ne pensais pas que ce serait si dur ». Son premier enfant, si longtemps attendu, si longtemps espéré, a juste deux semaines. Et c’est la première phrase qu’elle prononce en franchissant ma porte.

Aborder le post partum en préparation à la naissance est difficile. L’énergie des femmes et des couples est tournée vers le point culminant du parcours d’obstacles : l’accouchement.
Les sauts précédents, on les évoque en direct. Il est facile de déminer ensemble le décalage entre l’idéalisation de la grossesse – promesse de pur épanouissement – et la réalité quotidienne.

L’après, on croit le connaitre… Les futurs parents pensent aborder un rivage accueillant. Il est en couverture de tous les avatars de « Ma famille magazine » avec un couple radieux – forcément reposé, souriant, amoureux – s’extasiant devant un nourrisson au sourire enjôleur…
Que du bonheur !
Et ça parait si logique ; leur enfant a été dé-si-ré, quasi programmé (juste quasi pour cause de gamètes parentales capricieuses).
Ils se projettent forcément dans un après idéalisé.

Oh, tout le monde sait bien qu’un nouveau-né pleure mais chacun se pense à l’abri. Il sera un parent attentif se précipitant au premier appel, et le petit s’apaisera dans l’instant grâce au sein ou au biberon. Au pire une couche mouillée, un rot de travers… toutes choses facilement gérables.

Il faut donc avertir – en cassant un peu le rêve – que certains moments seront difficiles, que la nature a prévu que les pleurs soient insupportables et qu’elle a bien bossé sur ce coup là.
Qu’il est difficile de donner le maximum pour répondre aux besoins de son tout-petit, au point d’en oublier les siens, et de ne pas en être récompensé par un bébé paisible et certifié conforme.
Que chacun s’attend à des nuits entrecoupées de pleurs mais que cela devient intolérable quand les pleurs viennent vous cueillir dans les premières minutes d’un difficile endormissement et que c’est le énième espoir déçu d’une nuit reposante.
Que tout conjoint va rentrer un soir de son travail, un peu jaloux de la femme en congé maternité qui peut « profiter du petit » et qu’à peine la porte franchie, il réceptionnera un enfant hurlant et inconsolable déposé dans ses bras par une mère tout aussi inconsolable épuisée par une journée chaotique.

Il ne s’agit pas de noircir le tableau, juste de le rendre plus réaliste.
Il y a ces chouettes moments où l’enfant blotti contre soi s’endort en toute confiance, ou il tète avec avidité, témoignant par de petits bruits de son ravissement. Il y a ce regard profond et ces premiers sourires qui font craquer les parents même s’ils ne sont pas encore tout à fait intentionnels. Il y a même ces moments où l’on peut poser l’enfant endormi dans son berceau et s’étonner d’avoir du temps pour soi (mais qu’est-ce qu’on en faisait avant de tout ce temps ?).
Voilà, il y a -aussi- plein de moments de vrai bonheur.

Mais tout parent normalement constitué se dira un jour «  quelle connerie d’avoir voulu un bébé ! »
Le même parent sentira parfois la colère l’envahir, à quelques millimètres du précipice et d’un geste violent envers son enfant.
Se sentir totalement dépassé fait partie du postnatal. Il faut donc savoir s’en préserver et oser demander de l’aide à ses proches, afin d’être soutenu voire parfois relayé.

Et trouver comment se sentir conforté dans sa compétence parentale.

Au cabinet, nous organisons une rencontre postnatale. Les couples d’un même groupe de préparation se retrouvent pour se raconter les naissances, se présenter leurs nouveau-nés et surtout causer, causer, causer… de tous les aléas du quotidien.
Très souvent, entendre chacun évoquer ses doutes et ses moments de ras le bol est plus thérapeutique que toute autre parole.

Chacun redevient, par  la magie d’un vécu commun et partagé, un parent « suffisamment bon ».

 

NB : Ce billet fait partie d’une « série à thème », presque une commande, issue d’une « discussion » sur Twitter sur le différentiel entre la plénitude annoncée et le quotidien chaotique. Les angles d’abord sont multiples… J’y reviendrai surement bientôt.

 

 

Mots-clés : , , | 58 commentaires

Ressuscité

Publié par 10lunes le 26 septembre 2010 dans Blessures

A la naissance, leur enfant a crié, une fois.
Puis plus rien. Ce qu’elle résume en une phrase : « plus de son, plus d’image ».

Le bébé inerte est rapidement emmené par la sage-femme en salle de réanimation. Les parents restent seuls. Elle est rivée à son lit d’accouchement par les multiples tubulures délivrant diverses thérapeutiques et les appareils d’enregistrement poursuivant leur veille dans des clignotements silencieux. Lui est debout à ses cotés, pétrissant sa main dans l’attente de nouvelles.
Quelques minutes s’écoulent, forcément très longues.
Enfin, un médecin passe la tête par la porte entrouverte « Ne vous inquiétez pas, le cœur est reparti » et tourne les talons.

Ils sont à nouveau seuls. Cette annonce qui se voulait rassurante résonne pour eux bien autrement. Si le cœur est reparti, c’est qu’il s’était arrêté. Leur enfant est revenu du royaume des morts.

De retour chez eux, ils commencent cette nouvelle vie à trois dans l’angoisse, s’alarmant à chaque souffle à peine irrégulier, à chaque pleur difficilement consolable, à chaque phase de sommeil un peu prolongée… Combien de temps leur faudra-t-il pour reprendre confiance ?

Mots-clés : , , , | 1 commentaire

Bad trip

Publié par 10lunes le 22 novembre 2009 dans Pffffff

Une jeune sage-femme me décrit ses premiers pas dans une maternité inconnue d’elle.
Dans ce lieu, à la naissance, l’enfant est immédiatement emmené dans une autre pièce, examiné, pesé, toisé, lavé et habillé. Ce n’est qu’ainsi, paré des attributs de l’humanité – cachez cette nudité que je ne saurais voir – qu’il est présenté à sa mère.

Lors du premier accouchement qu’elle accompagne, soucieuse de préserver ce temps originel et unique de la rencontre, elle pose, à l’encontre du protocole, le nouveau-né sur le ventre maternel. Pas bien longtemps, comment s’autoriser à bouleverser l’organisation du service dès son arrivée ? Quelques précieuses minutes volées aux habitudes avant la ritournelle de gestes enchainés mécaniquement sans plus savoir s’ils sont indispensables.
Quelques instants pour laisser une mère et son tout petit faire connaissance.

S’étant ainsi affranchie des règles du service, elle est vite rappelée à l’ordre par une consœur plus « expérimentée ».
« Ici ce n’est pas comme ça qu’on fait, ce n’est pas notre trip »

Ce « trip » renvoyant à la consommation de stupéfiants et à l’univers new âge en dit bien plus que le simple refus de modifier des habitudes. Il dénie l’importance de ces premiers instants et assimilent ceux qui soutiennent le contraire à des irresponsables.

Eternel conflit entre partisans et détracteurs de l’hyper-médicalisation de la naissance – en la qualifiant d’hyper, je choisis mon camp ! – qui s’impose ici de façon flagrante au détriment de l’humain.

Pourtant, combien de femmes, combien d’hommes aussi, décrivent cet instant où, lorsque le nouveau-né a plongé son regard dans le leur, ils se sont sentis définitivement, totalement, mère ou père de cet enfant là.

Mots-clés : , , , , , | 1 commentaire

Soutien

Publié par 10lunes le 1 octobre 2009 dans Rencontre

Nous nous croisons dans le couloir de la maternité. Elle promène son nouveau-né qui, me dit-elle, lui demande énormément d’attention. Il dort peu et pleure fréquemment mais se console facilement lorsqu’elle le prend contre elle.

Je la connais bien pour l’avoir suivie pendant ses trois grossesses. Celle-ci a été marquée par le diagnostic d’un cancer du sein chez sa mère qui laissait peu d’espoir de rémission. Pendant ces neuf mois,  il lui a été bien difficile de conjuguer cette vie en devenir et cette autre en train de s’éteindre.

Nous évoquons d’abord l’accouchement qui s’est déroulé simplement, l’allaitement qui ne pose aucun problème, les deux ainés qui vont bien, le papa qui est content… Au fil de son récit, le bébé, détendu, semble s’endormir dans les bras maternels.

Je prends ensuite des nouvelles de la grand-mère. Elles ne sont pas bonnes. Les traitements entrepris restent inefficaces et la médecine la condamne à brève échéance.
Son petit, toujours calme, a maintenant les yeux grands ouverts et ne semble pas perdre une miette de nos échanges.

Elle poursuit en racontant comment tout cela envahit ses pensées, combien la douleur est présente, la crainte de la perte insoutenable.
Puis ajoute en souriant à son bébé « il n’y a que quand je m’occupe de lui que je me sens bien…»

Et ce petit bonhomme qui semblait si exigeant m’apparait alors seulement déterminé à soutenir sa mère.

Mots-clés : , | 1 commentaire

Premiers pas

Publié par 10lunes le 17 septembre 2009 dans Après

Nurserie de la maternité.
Pour la première fois, elle fait la toilette de son nouveau-né. Novice et maladroite, elle soutient son enfant dans le bain tiède en l’empoignant par le cou. Son anxiété rend ses gestes impulsifs, imprécis, et son tout-petit risque alternativement noyade et strangulation.

Une auxiliaire de puériculture est à ses cotés pour l’accompagner dans ses premiers pas de mère. Délicatement, jamais en imposant, toujours en suggérant, elle l’invite à déplacer sa main. « Peut-être aimeriez-vous…? », « Seriez-vous plus à l’aise si…? ». Tout doucement, le geste est corrigé, la tête de l’enfant se pose au creux du poignet, la main entoure le bras gracile sans risquer de lâcher prise… la mère se détend et commence à prendre plaisir à ce premier bain.

A aucun moment, cette jeune femme n’a pu se sentir accusée ou même soupçonnée d’incompétence.
Bien au contraire, une confiance renforcée dans sa capacité maternelle lui a été offerte par cette présence respectueuse ; précieuse réassurance qu’elle emportera avec elle.

Mots-clés : , , | 1 commentaire