Chantée

Publié par 10lunes le 14 décembre 2015 dans Naissance

 

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Elle arrive sereine à la maternité, tellement sereine que celle qui l’accueille ne la pense pas en travail. Ni la sage-femme ni le couple ne le savent à cet instant mais leur enfant va naître dans deux  petites heures.

Petites, c’est vite dit ! Elle sent la montée en puissance des contractions et s’étonne de leur violence. Le souvenir des naissances précédentes était plus doux.
C’est la sage-femme qui lui donne la clef. Son bébé se présente le nez en l’air, une position qui complique un tantinet la dernière partie de son trajet.

Elle le sait et ça l’angoisse un peu.

Elle laisse sa voix s’élever, comme une vibration l’aidant à laisser passer chaque contraction.
Pour la soutenir, son homme entonne le même chant.
Et la sage-femme accompagne leurs vocalisations communes.

Leurs voix résonnent à l’unisson, au rythme imposé par le travail utérin.
Les sensations se font encore plus fortes, le son encore plus puissant.

Et puis l’enfant naît
et le silence se fait.

Au supposable grand soulagement de l’interne, resté hors de la salle. Lorsque la sage-femme le croise, un peu pâlot, il lui glisse
– Le chant prénatal, ça fait un peu peur quand même…

 

 

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Logique floue

Publié par 10lunes le 10 septembre 2015 dans Non catégorisé, Pffffff

 

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Il y a d’abord eu cette étude de l’Inserm issue des données de l’Enquête nationale périnatale 2010 : 26% des femmes avaient déclaré pendant leur grossesse ne pas vouloir de péridurale lors de l’accouchement. Toutefois, 52% ont finalement reçu une analgésie péridurale en cours de travail.

Le communiqué du CNOSF reprend certaines des conclusions de Béatrice Blondel qui souligne C’est moins le profil de la femme que l’organisation des soins qui va conduire à la pose d’une péridurale en cours de travail …/… La pose d’une péridurale peut être un moyen de faire face à la surcharge de travail au moment de certaines gardes.

Le CNOSF s’appuie sur l’étude pour dénoncer la très réelle et très problématique diminution des effectifs en maternité et enchaîne sur un élément n’apparaissant pas dans le résumé : Les problèmes organisationnels au sein des maternités contraindraient les professionnels de santé à déroger à un principe fondamental édicté par la loi : le consentement des patients.

Le communiqué du CNSF enfonce le même clou en évoquant le non-respect du choix initial des femmes.

Si je déplore avec les uns et les autres que les femmes ne puissent accéder à l’accouchement qu’elles souhaitent, l’adjectif « initial » s’appliquant au mot choix m’apparaît essentiel. Faudrait-il respecter la décision d’une femme prise en amont de l’accouchement plutôt que celle prise sur le moment, lorsqu’elle souhaite une solution médicale à la douleur ressentie ? Que cette douleur soit fortement majorée par l’indisponibilité des sages-femmes et/ou le renforcement des contractions par des hormones de synthèse*, personne ne peut en douter. Que notre organisation des soins défaillante conduise des femmes à renoncer à leur projet d’accouchement est une réalité quotidienne.
Mais évoquer le non-respect du consentement dune parturiente quand une péridurale est finalement posée à sa demande est un sophisme qui offre des armes à nos détracteurs.

La réponse de la SFAR parait à l’inverse apaisée. Les anesthésistes soulignent Du fait de la méthodologie de cette étude, on ne peut pas savoir si les femmes changent d’avis et demandent qu’une péridurale soit faite ou si les soignants convainquent les patients de la recevoir. Ils soutiennent les demandes des sages-femmes : Une partie de l’insatisfaction trouve d’autres motifs qui ne sont pas nécessairement du ressort de l’équipe d’anesthésie‐réanimation mais plutôt des protocoles obstétricaux et d’une révision des procédures et des organisations de l’équipe soignante au sens large. Ils dénoncent ensuite : La relation reste souvent paternaliste et manque d’explications, de temps d’échange.
La SFAR s’abstient de désigner un coupable et souligne les multiples facteurs en cause. Excellente façon d’inviter à un débat constructif.

Mais c’était sans compter sur nos amis du Syngof qui, fidèles à eux-mêmes, tirent dans le tas !
Comme d’hab, une petite explication de texte s’impose.

Ce communiqué a donné lieu depuis à une instrumentalisation visant à dénoncer une surmédicalisation de l’accouchement quand les professionnels médicaux ont pour unique préoccupation d’apporter aux femmes les conditions les plus sûres et les plus confortables pour leur accouchement.
Traduisons : Les matrones sages-femmes dénoncent une surmédicalisation imaginaire à des fins personnelles et égoïstes alors que les  professionnels médicaux – lire les gynéco-obstétriciens (autre pierre dans le jardin des sages-femmes qui sont elles aussi des professionnels médicaux) – sont seuls à se démener pour la santé et le confort des femmes.

Elles pensent à leur grand-mère et parfois mère qui n’ont pas eu la chance de connaître la péridurale.
Petit couplet aux relents paternalistes. De quoi se plaignent ces femmes qui ont la chance, contrairement à leurs aînées, de connaitre la péridurale.


Alors, la France veut-elle faire des économies sur le dos des femmes en diminuant les chances d’avoir une péridurale ?
Joli retournement ! Le fait de ne pas souhaiter une péridurale se transforme ainsi en perte de chance d’y avoir recours. Nouvelle attaque « discrète » contre les maisons de naissance ?
Je sais, je vois le mal partout…

Ces chiffres, s’ils doivent alimenter la réflexion sur l’organisation des maternités et la coordination entre sages-femmes et gynécologues obstétriciens, ne doivent pas être détournés à des fins corporatistes en mettant en cause la sincérité et l’engagement médical, jour et nuit, des gynécologues obstétriciens au service des femmes.
Nouvelle couche sur le supposé corporatisme de matrones sages-femmes égoïstes versus l’engagement mé-di-cal de gynéco dévoués au service des femmes.

Etre au service des femmes, ne serait-ce pas plutôt s’interroger sur ce qui pousse certaines à déroger à leur projet de naissance et réfléchir aux moyens à mettre en oeuvre pour que ce projet puisse être respecté ?

 

 

* Sur ce point, la question du consentement doit se poser. Combien de femmes sont réellement informées de l’utilisation d’ocytocine et de ses conséquences ?

 

 

 

 

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Indiana Michel

Publié par 10lunes le 5 avril 2015 dans Médias

 

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Une femme, un homme. Autour d’eux six (six !) personnes. Toutes portent un masque et un calot ; trois sont gantées. La lumière blanche du scialytique éclaire les cuisses fléchies de la femme.

– C’est parti ! On pousse ! Poussez !  Soufflez !
Une femme vêtue de vert intervient puis se recule. Un homme vêtu de bleu interpelle son voisin :
– Mr Cymes ? Docteur ?
Il s’approche et pratique quelques gestes, maladroitement (sur le côté, un genou au sol, on aperçoit la femme en  vert. Ses mains accompagnent discrètement celles du médecin)
– Madame, tendez les mains vers nous !

Elle accueille son enfant.
Car c’est à une naissance que nous venons d’assister.

 

Donner la vie mêle reportage à la maternité Jeanne de Flandre et rappels historiques sur l’évolution de l’obstétrique.
Jacques Gélis et Marie France Morel sont des historiens de la naissance incontournables. En deux heures d’émission, le balayage est forcément rapide mais intéressant ; parfois aussi anecdotique et surprenant (ah le test de Hogben !!).

Mais les images tournées à la maternité nécessitent un zeste de décryptage…

La naissance de Lison inaugure le documentaire. Malgré la nombreuse assemblée, elle semble se dérouler sans problème, comme – évidemment !- la grande majorité des naissances. Mais l’extrait ne concerne que les dernières secondes.

Un peu plus loin, le reportage permet de retrouver les parents de Lison à leur arrivée à la maternité. La péridurale est posée, le son du monitoring envahit la pièce.

En voix off, Michel Cymes commente, usant des tics dramatisant habituellement chers aux chaînes privées (thème déjà évoqué sur le blog, en particulier ici).
– Dans la salle de naissance, la tension monte soudain d’un cran. Malgré les sourires, le risque d’une césarienne en urgence est bien là.
Omar, le sage-femme (qualifié d’atypique parce que c’est un homme…) fait quelques vérifications. Finalement tout va bien, le PH fœtal est bon.

La voix off poursuit
– Depuis leur poste de contrôle, les sages-femmes ne vont pas quitter des yeux le rythme cardiaque de l’enfant (la caméra zoome sur le tracé mais pas de chance, c’est celui des contractions).

Plus tard, la voix off reprend
– Malgré les efforts d’Hélène, Lison semble coincée. Pour le père, impuissant, les minutes sont interminables. Omar ne le montre pas mais il est inquiet. Il demande à écouter le cœur de Lison. Le rythme cardiaque est irrégulier. Il faut accélérer la naissance.

– Le médecin tire de toutes ses forces, une fois, deux fois, dix fois ! Mais rien n’y fait. La ventouse change de main. Par crainte des séquelles que peut laisser une épisiotomie, l’équipe l’a retardée le plus possible mais elle n’a plus le choix, il faut couper le périnée pour agrandir le passage.

Lison finira par naître, moins facilement que ne le laissaient penser les premières images. Le ballet sage-femme, obstétricien, médecin journaliste nous apparaît sous un tout autre éclairage.
Le premier rôle n’est d’ailleurs tenu ni par l’enfant, ni par ses parents. Quelqu’un de l’équipe s’enthousiasme :
Regardez qui sort votre bébé !

Une autre femme accouche de jumeaux par césarienne.

Puis c’est Mariana que nous retrouvons en salle de naissance. Elle aussi a recours à la péridurale
La voix off reprend du service
– Mariana a beau pousser de toutes ses forces, son bébé ne descend pas.  Les paroles apaisantes de la sage-femme cachent une crainte grandissante pour la santé du bébé. Alors, d’un seul signe de tête à sa collègue, elle déclenche la procédure.

– Son rythme cardiaque indique qu’il est en souffrance. La tête du bébé n’est pas assez sortie pour y poser une ventouse, il faut utiliser les forceps. Le gynécologue est arrivé. Il faut aller vite mais sans montrer à Mariana que la situation est critique.

– Le mécanisme semble barbare mais c’est la dernière chance avant une césarienne en urgence. La tête affleure mais le bébé ne sort toujours pas. Il faut faire une épisiotomie, inciser l’entrée du vagin pour élargir le passage en évitant les déchirures.

Il ne nous aura donc pas été offert de voir une naissance physiologique. Une césarienne et deux accouchements que l’on peut qualifier de difficiles !
Deux femmes allongées et immobiles, deux péridurales, deux extractions instrumentales, deux épisiotomies !
Ou comment transmettre à de futurs parents en quête d’information une vision plus que stressante et hypermédicalisée de la mise au monde.

Et si cela ne suffisait pas, il y a la voix off. Elle n’est évidemment pas continue, l’émission alterne son direct et commentaires.
Mais si je n’ai transcrit ici que ces derniers, c’est par souci de démontrer comment ils viennent dramatiser la réalité.
Heureusement, la médecine et le bon docteur Michel sont là pour nous sauver…

Et comme disait récemment un futur père commentant une émission du même acabit :
– Non mais si tu cherches bien, de temps en temps, y’en a qui se passent bien.

 

 

Crédit photo :Tim Norris 

 

 

 

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Faux départs

Publié par 10lunes le 24 mars 2015 dans Naissance

 

point interrogationMi mars, les Maternelles ont consacré une émission* à l’accouchement.
Je  ne vais en évoquer que deux passages.

Le premier, sidérant, est un reportage en salle de naissance. Les parents ont déjà deux filles et n’ont pas voulu connaitre le sexe de ce futur bébé. Une fois le nouveau-né posé sur le ventre maternel, la sage-femme jette un coup d’œil peu discret à son entrejambe.
Le père croise son regard et interroge Alors ?
Elle l’enjoint à regarder lui-même : c’est une troisième fille, tendrement accueillie par ses parents.  

Que se passe-t-il alors dans la tête de la sage-femme qui se met à chantonner
– Y sait pas faire les garçooooons onh. 

On va dire que c’est le stress de la caméra … mais bon.


Une fois cette anecdote – et ma honte professionnelle – ainsi déposée, j’en arrive au vrai sujet de ce billet, car l’émission abordait entre autres questions celle récurrente du « Quand partir à la maternité », assortie de son corollaire habituel « J’ai peur de pas savoir ».

Il y a deux cas de figures répond l’obstétricien invité :
– la perte des eaux : on ne se pose pas la question, c’est le moment du départ. Pour clarifier son propos à l’intention des décervelées que sont les femmes enceintes, il se veut amusant : Quand ça coule pas normal on consulte.
– les contractions. Elles deviennent de plus en plus douloureuses, se rapprochent, et quand elles sont espacées de 4 ou 5 minutes et régulières depuis deux ou trois heures, c’est le moment.

Le témoignage qui suit vient tempérer ces affirmations. La femme explique avoir attendu que les contractions soient conformes à la description donnée lors des séances de préparation. Mais une fois arrivée à la maternité, la sage-femme a constaté un faux travail et l’a invitée à repartir. Enorme déception conclue-t-elle.

La journaliste se retourne vers l’obstétricien et interroge
– Pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas reconnaître un faux travail ?
La réponse tombe avec toute l’expertise de la faculté

– Il FAUT être examinée pour savoir.

Reprenons…

Il est d’usage d’affirmer que le début du travail se caractérise par des contractions se rapprochant progressivement, de plus en plus fortes et régulières. Mais les femmes accouchent aussi avec des contractions irrégulières, espacées ou d’emblée très proches !
Alors pourquoi s’entêter à décrire le modèle standardisé ? Surement parce que ça rassure les parents qui ont le sentiment d’être bien informés.

Sauf que… le jour J rien ne ressemble à ce qui était prévu et le discours apaisant devient anxiogène.
Certaines femmes sentent que c’est le moment mais hésitent à partir parce que le travail utérin n’est pas conforme au standard transmis.
D’autres perçoivent que rien n’est vraiment commencé mais leurs contractions « régulières et rapprochées » les font se rendre à la maternité, avec au final la déception de la fausse alerte et la crainte de ne pas savoir quand il faudra vraiment venir.

Alors, à l’inverse du médecin assurant qu’il faut être examinée pour savoir, j’affirme qu’il faut se fier à son ressenti !
Tant que la femme hésite, ce n’est pas le moment. Le top départ, c’est l’évidence du « maintenant on y va » !

Un dernier détail cependant. Même en suivant leur instinct, certaines font un petit tour « pour rien ». Mais les femmes le pressentent, elles jouent à « on dirait que j’accoucherais ». Une fausse alerte qui permet de répéter le parcours, de l’arrivée à la maternité aux différents examens d’entrée en passant par la rencontre avec la sage-femme.
Comme une répétition générale offrant un tout peu de connu avant le grand saut.

 

 

*ne cherchez pas, vu ma lenteur de production, il n’est plus en ligne 

 

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L’arbre et le fruit *

Publié par 10lunes le 23 septembre 2014 dans Naissance, Profession sage-femme

 

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Dans le jardin, un figuier donne chaque année de nombreux fruits juteux et sucrés que nous partageons volontiers avec les oiseaux. Cet été, point de partage : une nuée d’étourneaux s’abat régulièrement sur l’arbre, dans un vacarme de piaillements disharmonieux.

Les oiseaux sont fins gourmets… aucune figue mure ne leur résiste ; ils ne nous laissent que les fruits verts.
Frustrant.
Nous avons tenté l’intimidation, s’approcher de l’arbre en claquant des mains. Mais la nuée s’envole pour se rabattre aussitôt. Un voisin a suggéré la carabine à plomb, un autre la fronde, un autre un grand filet… Trop de dégâts ou trop d’efforts.
Nous nous sommes résignés à passer une année sans figue.

Pourtant, depuis quelques jours, nous avons droit aux  fruits murs. Les étourneaux sont toujours là, mais moins nombreux, moins envahissants… Une buse veille ! Peut-être même a-t-elle fait quelques victimes dans la nuée.
Dame nature a restauré l’équilibre.


Je tente ici une parabole hasardeuse, fruit (hahaha) de la dégustation simultanée d’une figue juteuse et du billet d’une chouette consœur.

Nous savons depuis fort longtemps que plusieurs hormones président au déroulement de la naissance à travers de subtiles dosages « auto-gérés ».
Et à trop intervenir…

En situation de famine, j’aurais campé sous l’arbre, chassé les étourneaux aux cailloux, à la fronde ou au fusil et surement même, je les aurais mangés avec mes figues.
De même, lors d’un accouchement, en situation d’urgence, nos interventions ne se discutent pas. Le déséquilibre peut être tel qu’il faille absolument agir pour permettre à mère et enfant de rester en bonne santé.

Mais le risque est-il si présent lors des naissances que nos interventions deviennent la norme et non l’exception ? Combien de fois la famine nous menace-t-elle vraiment ?
Ce qui dirige nos actes n’est plus la crainte de mourir de faim, mais l’habitude des saisons, la nécessité de faire des confitures quand nous en avons le temps voire notre satisfaction à démontrer que nous dominons les étourneaux…

Parfois on claque gentiment dans nos mains, ça ne sert pas à grand-chose mais ça nous rassure ; on laisse le monitoring en permanence pour ne pas sortir dans le jardin toutes les deux minutes. On parle, on examine, on bruisse… ça tient la buse à l’écart et ça perturbe un équilibre naturel toujours précaire.

Et parfois on tire au fusil avant même de savoir si les fruits sont murs.

 

* Titre honteusement emprunté à Jacques GELIS « L’arbre et le fruit: la naissance dans l’Occident moderne, XVIe-XIXe siècle » publié en 1984 chez Fayard

 

 

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Contorsionniste

Publié par 10lunes le 7 juillet 2014 dans Naissance

 

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Bringuebalé au gré des besoins maternels, le tabouret d’accouchement s’est retrouvé face au mur de la salle de naissance.

Pour la dernière phase du travail, elle s’est à nouveau installée sur le siège, dans la position accroupie qu’il permet d’adopter sans effort.
Ses yeux sont fermés, ses bras levés, ses mains nouées à celles de son homme, debout derrière elle, qui oppose toute sa force à la traction qu’elle exerce.
Son souffle puissant, profond, rythme chaque contraction.

Je ne suis que simple visiteuse, passée la voir et restée là, parce que ça nous faisait plaisir.
Elle ne sait plus que je suis là.

Elle ne sait rien que la force de son utérus, la force de son homme, la force de son souffle. Et toutes ces forces conjuguées contrastent avec cet enfant qui naît si doucement.

La sage-femme est agenouillée face à elle. Agenouillée, c’est beaucoup dire. L’espace entre le mur et le tabouret est si réduit qu’elle se contorsionne pour suivre l’évolution de la naissance.
Elle guide la mère de quelques mots, à peine chuchotés, qui l’aide à ralentir la progression de l’enfant.

La tête est en train de se dégager. La femme lâche les mains de son compagnon, vient les poser sur le sommet du crâne, ses doigts semblent s’attarder un peu sur la sensation des cheveux touffus  de ce bébé pas encore né. Puis une autre vague, un autre souffle, la tête qui se dégage et le corps qui glisse presque dans le même mouvement.
La sage-femme a juste le temps de s’écarter pour éviter le jet de liquide qui suit.

Serrant son enfant contre elle, la mère ouvre les yeux, embrasse tous les espaces de peau à sa portée, s’enivre de l’odeur amniotique.
Elle rit…

Et ne saura jamais dans quel précaire équilibre était la sage-femme, dont la voix douce et posée n’a pas un instant laissé percevoir l’inconfort de sa posture.

 

Je profite de ce billet pour vous inviter à découvrir, si ce n’est déjà fait, la très drôle et très pédagogique bande dessinée « Primipare » de Lucile Gomez.

 

 

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Que du bonheur ?! (2)

Publié par 10lunes le 5 juin 2014 dans Après, Vie des femmes

 

coup de foudre

Leur enfant est né la veille au soir. Le père, contraint de quitter la maternité pour la nuit, revient aux premières heures de la matinée. Il retrouve sa compagne contemplant le nouveau-né, dormant paisiblement  dans son berceau.
Dans un geste tendre, il caresse son ventre vide.
Elle lui sourit.
-« Tu dis bonjour au bébé ?
En me racontant l’anecdote, elle précise

Il a cru que je blaguais, j’ai pas osé lui dire que non. »

Les regards qui se croisent, l’amour immodéré, le bonheur immense…
Qui n’a pas lu ou entendu ces mots, au détour d’un article, d’un reportage, non pour évoquer un coup de foudre amoureux mais pour décrire les sentiments d’une mère à la naissance de son enfant.

La rencontre est présentée comme évidente, immédiate.
Et comme toujours, la vie est plus nuancée que ça.

Bien sûr, cette rencontre peut se faire à la première seconde, d’autant que les nouveau-nés sont « programmés » pour ça.
Mais il y a d’autres vécus, qui vont de la tiédeur à l’indifférence.

Je ne pense pas ici aux parcours difficiles, complexes mais tout simplement aux femmes heureuses de porter un enfant, attendant avec impatience ce moment tant vanté, le coup de foudre maternel.
Et l’émotion promise n’est pas là.

Car elle ne sera pas au rendez-vous si la mère n’a pu d’abord réaliser la séparation. Comment s’émouvoir de la naissance de son enfant s’il est encore pensé comme niché au creux de son ventre ?

Les raisons de cette sidération sont multiples. Naissance trop rapide surprenant une femme pas encore prête ; naissance longue et difficile transformant l’accouchement en épreuve physique dont la seule attente est qu’elle se termine ; péridurale trop dosée coupant la femme de toute sensation, participant ainsi à l’irréalité du moment. Telle cette jeune mère racontant qu’en voyant le nouveau-né émerger entre ses jambes, sa première pensée  avait été « Oh ! Un bébé ! »

Non seulement, ces femmes se retrouvent frustrées de ce bonheur promis, mais souvent aussi dans la culpabilité, celle de ne pas être une bonne mère, puisque une bonne mère ne saurait être insensible à son enfant.

Pourtant, la rencontre se fera, un peu plus tard, plus ou moins progressivement…
Comme pour toute histoire d’amour, personne ne peut dire qu’elle sera plus belle si l’amour s’est invité d’un coup ou s’il s’est révélé doucement.

 

 

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Marketing

Publié par 10lunes le 11 mars 2014 dans Médias, Naissance, Pffffff, Profession sage-femme

 

couilles en or

Tissées main au son de chants mayas ? Teintées au pourpre élevé biologiquement ? Fibres siliconées high-tech antimicrobiennes ?
Pardon, je réfléchissais à voix haute au meilleur argumentaire de vente…

Ce billet doit beaucoup à une sage-femme sociologue, ethnologue, une sage-femme dont la longueur des études universitaires est inversement vertigineuse à la mienne et qui m’honore pourtant de son amitié. Récemment, elle m’a offert la primeur d’un de ses articles (lien à venir dès que son travail sera publié) analysant les aspects sociologiques des « espaces physiologiques » au sein des maternités.
Entre autres réflexions parfaitement passionnantes, elle aborde un angle que je n’avais jusque-là jamais envisagé : l’aspect économique.

Ou plus prosaïquement : l’accouchement naturel est à la mode, y a du fric à se faire coco !

Hasard de la vie, je tombe le lendemain de cette lecture sur cet article. Il y aurait beaucoup à en dire ; se féliciter de la volonté d’offrir au sein de l’hôpital une alternative à l’accouchement hypertechnicisé et de l’ouverture du plateau technique aux sages-femmes libérales. Déplorer les allusions anxiogènes répétées à la sécurité garantie ou ce commentaire « comme un accouchement à domicile mais avec une équipe expérimentée » qui en dit long sur les failles séparant la vision de ces deux exercices !!!
En point d’orgue, cet aveu sur la nécessité de se former à l’accouchement physiologique, d’apprendre la mécanique obstétricale, de s’interroger sur les postures, qui résume à lui seul toute les errances d’une profession en quête d’identité …

Mais comme dit plus haut, je me suis arrêtée sur un seul paragraphe : le coût des équipements soit 80 000 € pour aménager un lieu … naturel !
Nous avons donc affaire à une onéreuse baignoire dont la seule spécificité semble être l’existence d’une porte. 36000€, ça fait cher la porte. J’ai toujours travaillé avec des baignoires « normales » et n’ai jamais vu une femme incapable d’en enjamber le tablier. On ne peut même pas évoquer la possibilité d’une « évacuation en urgence » pour justifier ce tarif prohibitif. Ouvrir la porte d’une baignoire pleine… je vous laisse imaginer la pataugeoire !

A côté de la baignoire, il y a le lit. Dans un accouchement na-tu-rel ma cocotte, tu prends les positions que tu veux mais sur le lit prévu à cet effet… (mobilité d’accord mais encadrée) 40000 € quand même ! Ce type de matériel se révèle intéressant dans une salle classique ; par sa modularité, il permet une plus grande variété de postures aux femmes immobilisées par le triptyque péridurale/perfusion/monitoring.
Mais dans une salle physiologique, à quoi bon ces jambières du plus bel orange ? Un matelas, quelques coussins, un ballon, une corde de tissus pour se suspendre et s’étirer … C’est la femme qui doit choisir, non le mobilier qui doit induire !

Mais je me suis vraiment étranglée sur « la simple écharpe de traction » à 5600 €. Qui peut m’expliquer ce tarif prohibitif alors qu’un banal drap ferait l’affaire ?

Et au final, cette addition : 80000 € ! 
Ou comment nous laisser penser que le confort des femmes se joue dans un aménagement onéreux plutôt qu’un accompagnement respectueux.

Voilà donc 80000 € donnés en pâture à tous les détracteurs de ce type d’accouchement. Une somme apparaissant de plus dépensée pour le plaisir de quelques doux allumés rêveurs. C’est en filigrane ce que nous dit le reportage puisque la seule naissance dans cette salle remonte à dix jours et que les deux femmes enceintes interrogées précisent qu’elles ne la choisiront pas.

80 000 euros qui viendront surtout enrichir quelques commerciaux visionnaires. Dans tout nouveau concept, y a du fric à prendre. Il suffit de créer le marché.

Je vous quitte, m’en vais de ce pas me recycler dans le lucratif commerce des écharpes de traction.

 

 

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Passe-passe

Publié par 10lunes le 27 février 2014 dans Médias, Naissance, Non catégorisé, Pffffff

 

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Hier, le thème du dossier des Maternelles était « Accoucher sans péridurale ».

Plateau, quelques échanges tranquilles. Je lève un sourcil lorsqu’une des futures mères affirme Quand on est sous péridurale, on brise le lien établi depuis neuf mois entre une mère et son bébé.

J’espère qu’elle n’aura pas besoin d’une analgésie, bien cher payée si elle se vit comme une rupture du lien mère-enfant. D’autant qu’une femme dépassée par la douleur ne saurait être présente à son bébé.
Je ne vire pas de bord en faisant l’apologie de la péri mais je milite pour que les femmes aient le choix, pas pour qu’elles se sentent contraintes, encore moins coupables !

Mais ma ralerie va trouver un bien meilleur carburant quelques minutes plus tard.
Comme pour chaque émission, le thème est illustré par un reportage. On nous le présente ainsi : Comment se passe un accouchement sans péridurale. Nous avons suivi Sandra qui accouche pour la troisième fois sans péridurale.

On assiste au premier examen. Mathilde, la sage-femme, annonce Le col est postérieur, court, dilatable à 5 cm.
Plan de coupe, Mathilde explique qu’on va se donner un peu de temps… Mais une voix off précise Pour accélérer le travail, la sage-femme injecte de l’ocytocine à Sandra, une hormone qui agit sur les contractions de l’utérus.
On retrouve Sandra, toujours allongée, branchée à sa perfusion et au monitoring ; conditions optimales comme chacun sait pour bien tolérer les contractions, de plus renforcées par des hormones de synthèse.

Nouvel examen une heure plus tard. Sandra tente de se rassurer… là c’est bon, je suis à 8 cm ? Non on est à 5 /6 concède la sage-femme, en annonçant, grimace à l’appui, que l’étape suivante serait de rompre la poche des eaux.
Plan de coupe, Mathilde explique Y a un avant et un après la rupture de la poche des eaux. C’est quelque chose qui dans la plupart des cas augmente très fortement la douleur mais qui accélère le travail.

Retour en salle de naissance, Mathilde rompt la poche des eaux.
Plan de coupe, Mathilde : Comme prévu, les contractions se sont très très fortement amplifiées. Et là effectivement, elle avait très très mal.
La voix off précise En effet, les douleurs sont tellement intenses que Sandra rappelle la sage-femme.

La naissance aura lieu peu après.
Plan de coupe. Mathilde se réjouit : Quand des mamans accouchent sans péridurale, y a toujours un peu un moment de panique vers la fin, c’est très difficile de les accompagner. Là je sentais qu’il n’y avait aucune panique. Honnêtement chapeau ! Ça a été très beau très rapide, et franchement une gestion parfaite.

Pourtant les images diffusées ne suggèrent pas une femme heureuse et triomphante pour être allée au bout de son projet, mais une mère dépassée par sa douleur et sa solitude, peinant à réaliser l’arrivée de son enfant.

Ce n’est qu’un bref reportage, ce ne sont que quelques extraits. Rien ne prouve que l’interprétation que j’en fais est conforme à la réalité.
Mais…
Accoucher sans péridurale devrait d’abord se conjuguer avec le respect des processus physiologiques, sans interventions intempestives. Rien ne nous est dit pour justifier la perfusion ou la rupture des membranes. Peut-être étaient-elles nécessaires, mais l’absence d’explications laisse penser au spectateur que ces gestes sont indispensables pour tout accouchement.

Et puis surtout, accoucher sans péridurale ne peut pas, ne doit pas, se résumer à se passer d’analgésie.
Les femmes faisant ce choix souhaitent vivre leur accouchement en toute liberté, en laissant leur corps agir et les guider.
Elles acceptent en retour la puissance des sensations et émotions qui les envahissent mais à une incontournable condition : se sentir accompagnées et soutenues.

Tout sauf ce que ce reportage nous a montré.

 

 

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Prix d’excellence

Publié par 10lunes le 1 octobre 2012 dans Militer

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Il faudra que je pense à remercier le Syngof qui se montre attentif à mes pannes d’inspiration et me donne régulièrement – un peu trop – matière à billets.

Voici donc un nouveau communiqué tout poli tout lissé pour s’étonner «de l’appel lancé par l’ordre des sages-femmes incitant les femmes françaises à les consulter en gynécologie»

« L’appel » est pourtant plus que discret ; il ne s’agit que d’une page sur le site de l’ordre intitulée «Histoire de la profession» qui, entre autres éléments, cite la compétence accordée aux sages-femmes depuis juillet 2009 dans le suivi gynécologique de prévention.

Le Syngof lance des attaques récurrentes contre notre profession. Les arguments utilisés sont eux aussi récurrents. Mes réponses finissent par l’être tout autant.

J’aurais donc pu bouder ce énième avatar de « c’est qui qu’est le meilleur » si, dans sa volonté de convaincre, le Syngof n’avait pas usé d’un nouveau qualificatif à notre égard. Soudaine reconnaissance «Elles [les sages-femmes] excellent en salle de naissance ». Cette reconnaissance se tempère cependant rapidement par le «dévouement» qui suit. Chers confrères, plutôt que de dévouement, parlons de compétences. Je ne me dévoue pas à mes patientes, j’exerce mon métier. Et si j’y trouve de grandes satisfactions, abnégation et renoncement, grands compagnons du dévouement, ne font pas partie de ma vie.

Donc nous excellons en salle de naissance alors que l’année dernière, le même Syngof souhaitait «demeurer vigilant sur la sécurité de l’accouchement qu’elles [les sages-femmes] ne peuvent assumer seules». Loin de moi l’idée d’affirmer l’inutilité des obstétriciens. Mais la tournure de la phrase et le contexte du moment laissaient à penser que nous n’étions que de stupides exécutantes.

La lutte de territoire semblant se déplacer sur le terrain de la gynécologie, le Syngof nous accorde enfin toutes les qualités en obstétrique.

Quoique..  le petit lapsus de ce communiqué de presse prouve que rien n’est gagné. Nous excellons (permettez-moi de me régaler de ce verbe)  mais «depuis toujours, les femmes françaises ont une relation privilégiée avec leur gynécologue – le « gygy » cher à Borée ? – ou généraliste pour tout ce qui concerne le suivi de leur grossesse ».

« Depuis toujours » est à la louche aussi précis que « ça fait bien longtemps », oublie l’histoire de l’obstétrique pratiquée par les ventrières bien avant que les barbiers (ancêtres des chirurgiens) ne viennent s’en mêler. L’imprécision du terme évite de s’interroger sur la répartition optimale des rôles entre sages-femmes et médecins. Mais surtout, cette affirmation convaincue élude une réalité : de plus en plus de femmes choisissent de s’adresser aux sages-femmes. 

Le résultat de l’excellence sans doute…

 

 

©Photo

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