Questionnée

Publié par 10lunes le 21 décembre 2016 dans Vie des femmes

 

c-21Des gynécologues, elle en a rencontrés, plusieurs. Pourtant, elle ne demande rien d’extraordinaire, juste un praticien soucieux de prendre soin d’elle plutôt que de traiter son endométriose.
Vous me direz : c’est pareil.
Pas tout à fait.
En témoigne cette autre femme me racontant une consultation mal vécue « Faudrait qu’il réalise, y a quelqu’un autour ! » en désignant son ventre.

Ce jour-là elle a su avoir trouvé celui qui méritait sa confiance.
Parce qu’il lui a posé une question, en précisant qu’elle était libre d’y répondre ou pas, et aussi d’y revenir une autre fois.

Elle a pensé alors que celui-là ne s’étonnerait pas de sa crainte de l’examen, d’une émotion la submergeant, d’une réaction un peu vive ; qu’il ne lui reprocherait pas d’être trop tendue, ou trop inquiète, ou encore trop douillette.
Elle s’est dit avoir trouvé celui à qui elle ferait une réelle confiance.

Et elle a su tout cela quand il a demandé : « Avez-vous déjà subi des violences sexuelles ? »

 

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Reveillée

Publié par 10lunes le 2 décembre 2016 dans Vie des femmes

 

coeur-2Son corps usé clame bien plus que ses 65 ans. La vie comme on dit ne lui a pas fait de cadeau. 40 années bien tassées passées à l’usine, en travail posté, à manipuler des charges trop lourdes.

Elle vient rééduquer un périnée déficient de longue date. Elle a mis longtemps à s’en plaindre auprès de son médecin, encore plus longtemps, prescription en poche, à se décider à me contacter.

Une fois assise, elle sourit, mais sous contrainte. Il faut se montrer polie.
Ses mots sont désordonnés, ses réponses imprécises, ses questions à peine ébauchées.
Elle appréhende d’avoir à raconter, d’avoir à se dénuder.

Notre pas de deux sera prudent, hésitant, heurté parfois.

Je m’engage à ne jamais rien faire sans son accord préalable, à écourter un examen qui lui deviendrait pénible.
Elle s’applique à faire les exercices, les réussit étonnamment bien, leur consacre au quotidien tout le temps nécessaire.

Un jour, elle dit les trouver agréables.
Cette partie oubliée de son corps se réveille et se rappelle à elle.

Elle affirmait que la tendresse était bien suffisante au bout de 40 années de vie commune.
Au dernier rendez-vous, elle m’a confié qu’avec son compagnon, elle avait parlé de ces choses dont on ne parle pas.

 

 

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Mea culpa

Publié par 10lunes le 26 novembre 2016 dans Militer

 

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Commençons par une brève et vielle histoire :

Il est 19h. Cela fait 23 heures que suis de garde à la maternité, seule sage-femme présente et responsable à la fois du service et des salles de naissances. Je n’ai pas du tout fermé l’œil et pas vraiment posé mes fesses depuis mon arrivée ; j’ai grignoté de la main gauche en remplissant mes dossiers de la main droite et j’ai pissé quand j’en avais le temps, c’est-à-dire pas souvent.
Une chambre sonne. Je frappe à la porte, entre, réponds à je ne sais plus quelle demande au sujet du nouveau-né et m’apprête à repartir quand la jeune mère me remercie par un truc du genre « C’est formidable ici, vous avez toujours le sourire ».
Du coin de la chambre s’élève alors une autre voix, celle de la grand-mère qui tempère la gentille phrase de sa fille  d’un « Ben c’est normal, c’est leur boulot » prononcé sans nuance.

Je suis repartie blessée par cette remarque parce que oui, je trouvais « normal » que l’on me remercie de mon sourire encore présent après cette garde harassante.

Mais en y repensant 25 ans plus tard…

Ces derniers jours, le mot maltraitance a occupé mes pensées.

Il y a eu les récits gentiment adressés pour nourrir mon avent bienveillant. Certains ne relatent que ce qui devrait faire notre quotidien, une très banale et surtout très normale bientraitance assimilable à mon sourire d’il y a 20 ans. D’autres débutent par une situation de maltraitance compensée ensuite par la sollicitude d’autres soignants qui du coup apparaissent exceptionnellement attentifs.

Il y a eu les discussions, ici et ailleurs, plus audibles que certains non-débats parce qu’évitant les jugements définitifs pour privilégier l’analyse fine et la réflexion partagée.

Il y a eu cette réunion professionnelle où des soignants de qualification, région et exercice divers, tous sincèrement attachés à bien faire, s’emparaient chacun de l’étendard de la bientraitance pour défendre leur pré-carré.

Il y a eu ce fil twitter de IuliaLathebiosas@JGiovacchini et ces quelques mots « la médecine est une domination consentie » se mettant à clignoter dans mon cerveau insomniaque.

Il y a eu cette femme rencontrée très récemment en suivi post natal, évoquant avec des étoiles dans les yeux le respect de ses demandes par son obstétricien alors que, plus en mesure de décoder, je n’entendais dans son récit que consultation bâclée et sous-entendus ironiques.

Et puis il y a eu la soirée d’hier, passée à suivre par SMS les tribulations d’une amie sage-femme accompagnant une proche aux urgences gynécologiques d’un CHU.

L’évidence s’est imposée : je me suis plantée !

Alors je réitère mon erreur en répétant que le mot maltraitance recouvre de multiples réalités. Que certaines sont le fait de brutes absolues et inexcusables, que d’autres maltraitances ne sont pas plus excusables mais que peut être leurs auteurs pourraient l’être un peu.
Je m’enfonce en souhaitant que l’on mette avec les soignants au banc commun des accusés la formation, le paternalisme, l’organisations des soins, les conditions de travail, la dérive médico-légale et tant d’autres mécanismes complexes…
Je répète ma crainte d’une bataille rangée inutile parce que stérile.

En un mot comme en cent, l’analyse binaire ne me convient toujours pas.
Mais je commence à admettre qu’elle est le moyen le plus sûr d’être entendu.

 

 


  • Conséquence directe de ce que j’ai écrit plus haut, je ne me lance pas dans un « Avent bienveillant » (et du coup dans aucun Avent faute de munition)
  • C’est un détail mais la suite du dernier billet arrivera un de ces jours

 

 

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Etre choisie, ou pas.

Publié par 10lunes le 20 octobre 2015 dans Blessures, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

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Notre première rencontre a tout dû au hasard. Il fallait une sage-femme pour assurer sa sortie de maternité, c’est tombé sur moi.

Une grossesse longtemps espérée.
La médecine s’était imposée, d’abord pour pallier les défaillances du corps, ensuite pour accompagner les mésaventures successives venues angoisser ces neuf mois. Parmi elles, la certitude que la chirurgie serait nécessaire à leur enfant.

J’arrivais dans cette histoire trop lourde sans rien en savoir. Elle m’a fait confiance.

Il y a eu les opérations, les sales peurs, les bonnes nouvelles.
Le suivi post natal s’est étiré plus qu’à l’habitude, petite fenêtre se voulant banale dans ce parcours qui ne l’était pas.
Elle ne m’avait pas choisie mais nous avons longtemps cheminé ensemble.

Pour sa deuxième grossesse, arrivée quand elle ne l’attendait plus, elle m’a vraiment choisie. Mais quelques semaines plus tard, le temps s’est suspendu. Une fausse-couche, techniquement banale, si douloureuse à vivre.
J’étais là.

Elle m’a encore choisie quand un nouvel enfant s’est invité. Il a grandi assez pour qu’elle le sente bouger, se réjouisse et fasse confiance à la vie. Chienne de vie qui s’est arrêté un jour sans explication.
J’étais là toujours pour accueillir ses pleurs et sa révolte.

Le temps a passé. Je n’ai plus eu de nouvelles ; mais elle traversait souvent mes pensées.

Autre temps, autre lieu. Nous sommes plusieurs sages-femmes à nous retrouver lors d’une journée du réseau régional. On cause, on râle et on rigole. Et puis l’une d’elle me glisse  Je vois une de tes anciennes patientes.  Quelques indications et je risque un prénom puis un nom. C’est bien elle.

Blanc.

Après tout ce que nous avons partagé, après le temps donné sans compter, la disponibilité, l’énergie mise à la soutenir… elle préfère s’adresser à une autre. Je rumine l’information, me sens comme une amoureuse trahie. Elle m’a abandonnée.

Bizarre inversion, ce n’est plus elle qui aurait besoin de moi mais moi qui ait besoin d’elle.

Je me replonge dans son dossier, cherchant à travers les lignes quel impair j’ai commis, me ronge de ce qui aurait pu m’échapper. Si je me réjouis sincèrement que sa grossesse se déroule bien, je m’attriste de ne pas être à ses côtés.
Je ne suis plus aimée…

Le week-end me permet de prendre la distance qui me manquait.
Je sais.

Je suis le mauvais objet. Présente à ses cotés pour toutes les galères, je suis la porteuse de poisse désignée.
Elle a souhaité repartir à zéro en choisissant une autre sage-femme.
Elle a eu raison.

Et ça ne me fait presque plus mal.
 

 

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L’oeil et la main

Publié par 10lunes le 9 novembre 2014 dans Formation/déformation, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

Incoming!!!!!

Après un échange sur son projet de mémoire avec une étudiante passionnée et passionnante, je lui prédis un brillant parcours. La petite phrase d’une de ses enseignantes vient doucher mon enthousiasme : « Elle a raté son évaluation « .

Devant mon étonnement, ma collègue complète : « Elle a fait un interrogatoire parfait, elle n’a rien oublié, été très pertinente dans ses questions mais…. elle n’a pas regardé la dame une seule fois ».

C’est à cette anecdote que je repense ce soir-là en rédigeant les courriers pour les maternités résumant le suivi de grossesse de « mes patientes ».

Et je me maudis !

Parce que je crois que je les regarde les dames, je crois aussi poser les bonnes questions. J’oublie « juste » de noter les réponses !

Oh, l’essentiel  y est. Le cancer du sein d’une grand-mère qui l’a fait embrayer sur sa propre inquiétude et l’idée de faire une mammographie de contrôle à 28 ans !
Ou ce diabète paternel de type 2. Même que j’ai failli le rater parce qu’elle a affirmé « Non, y a pas de diabétique dans ma famille «  et que je ne sais même pas ce qui m’a fait accrocher et reposer ma question autrement, pour entendre alors « Ben oui, y a mon père parce qu’il est gros mais ça compte pas ».

J’ai inscrit le harcèlement moral au boulot, celui qui m’a fait contacter médecin du travail et généraliste pour obtenir l’arrêt indispensable.
J’ai bien noté la fausse couche à trois semaines de grossesse, soit une semaine de retard de règles, parce que je sentais que pour cette femme là, cet accident ultra précoce avait du sens.

Je retrouve aussi l’ex petit ami  violent, la pilule oubliée ou l’accouchement difficile de la grande-sœur…

Mais je me suis perdue dans les récits de naissance de cette multipare en me focalisant sur l’orthographe complexe de prénoms inconnus aux sonorités chantantes. Les modalités d’accouchement ? Bonnes, je le sais ; mais c’est un peu  court pour un courrier médical. Que vais-je transmettre sur le terme précis, l’état du périnée ou le poids de l’enfant ?
J’ai bien noté « rubéole positive » lors d’une grossesse précédente mais j’ai omis de faire une copie du résultat.

De la même façon, mes dossiers de rééducation collectent bien plus de notes sur le ressenti des femmes que de signes cabalistiques sur les exercices réalisés et les progrès constatés.
Je n’omets jamais de coter l’EVA lors de la pose d’un dispositif intra-utérin, mais il m’arrive de plonger dans ma corbeille à papier pour en extirper l’emballage et noter le numéro du  lot.
Je vérifie la tension mais, si elle est normale, j’oublie parfois de la transcrire parce que la priorité est à la femme assise en face de moi qui soudain livre quelque chose de sa vie méritant qu’on soit totalement à son écoute.

En début d’année, une formation était proposée par un assureur sur les aléas du médico-légal. Le résumé tient en un mot : TRACABILITE*(il ne suffit pas d’avoir bien fait, il faut aussi pouvoir en apporter la preuve). A l’issue de cette présentation, j’avais conclu que j’avais le choix entre bien me protéger et bien travailler…

Je pense passer aux dossiers informatisés en espérant que cela m’aide à cadrer mes notes, me fasse gagner du temps dans leur écriture. Mais si je sais un peu griffonner sans regarder ma feuille, je ne sais pas remplir un menu déroulant sans regarder l’écran.

Aussi, je me demande combien de petits signes, expressions, hochements et autres crispations je vais rater en cochant bien les cases.
Et combien de phrases en devenir resteront tues parce que je n’ai pas accompagné d’un regard attentif la profonde inspiration qui les inaugurait.

Mais mon assureur sera content.

 

 *Cette même traçabilité qui, selon la MACSF, imposerait un monitoring continu pendant l’accouchement

 

 

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Les poings serrés !

Publié par 10lunes le 19 avril 2014 dans Pffffff, Vie des femmes

 

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Le point du mari ? Pour moi, ce furent d’abord quelques lignes en attente d’article depuis… 2008, déroutée par le récit lu sur le net d’une femme envisageant une épisiotomie recousue très/trop serrée pour le bonheur supposé de son mec.
Et puis j’ai pas écrit, pas assez d’éléments.

Le point du mari, plus récemment, des sages-femmes l’ont dénoncé sur les réseaux sociaux. Mais, faute de témoignage direct, je n’ai pas écrit non plus, ne sachant s’il ressortait de l’intervention volontaire ou d’une terrible combinaison d’incompétence et de goujaterie… En effet,  si je ne l’ai jamais vu pratiquer, j’ai hélas entendu des femmes évoquer certaines phrases satisfaites prononcées après une suture d’épisiotomie : Maintenant vous êtes comme neuve ou Votre mari n’y verra que du feu et autres allusions graveleuses supposant une virginité retrouvée.
La pseudo virginité comme une voie d’accès au plaisir… Vous m’en direz tant.

Mais mes amis du Syngof sont toujours prompts à relancer mon inspiration (voir par exemple, ici, ici ou encore …).  Je peux maintenant participer aux débats car le Dr Marty, voulant défendre son clan, l’enfonce avec application.

Evoquer la « somatisation vaginale » pour expliquer les séquelles douloureuses d’une épisiotomie, c’est aller un peu vite en besogne.
Laisser penser que les femmes souffrent non par « victimologie » ( je laisse chacun se référer au dictionnaire) mais pour le bénéfice secondaire de l’intérêt qui leur serait porté… C’est méconnaître la réalité d’une plainte trop souvent traitée avec légèreté « ça va passer », qui impacte fortement la vie des femmes et celle des couples.
Si le regretté Brassens chantait les femmes qui s’emmerdent en baisant, ce n’est en rien comparable à celles qui souffrent en baisant !

Et puis que penser de la « flexibilité vaginale » – qu’en termes choisis ces choses-là sont dites – « qui s’adapterait au fur et à mesure » ? Cette locution signifie bien que les tissus ne s’adaptent (sic) pas immédiatement. Ce qui correspond parfaitement à ce qu’en disent les femmes qui évoquent des suites douloureuses s’estompant – dans le meilleur des cas – de façon progressive.

Plus loin, on nous glisse que la femme « n’aurait peut-être pas son mot à dire, le choix du recours à l’épisiotomie est une décision qui appartient au corps médical ».
Pas tout à fait ! Comme tout geste médical, il peut s’avérer nécessaire, rarement, ainsi que le démontre le CHU de Besançon qui affiche un taux inférieur à 1%. Mais, comme tout geste médical, il suppose un consentement éclairé. Et s’il peut être difficile d’en débattre au moment de sa possible réalisation, à quelques minutes de la naissance, la question peut être abordée en amont.

Le Syngof peut se féliciter que le Dr Foldes – spécialisé non dans la réparation de l’hymen mais dans la reconstruction clitoridienne des femmes excisées – restaure l’honneur du clan en reconnaissant de possibles séquelles douloureuses et en soulignant que l’attention portée à la réfection d’une épisiotomie est essentielle.

Quant au Dr Marty, ses propos me rappellent d’antiques diagnostics d’hystérie.
Les femmes, ces affabulatrices…

 

 

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Du buzz et des larmes

Publié par 10lunes le 13 janvier 2014 dans Vie du blog

 

bigth_3303Le blog a débuté l’année sur les chapeaux de roue avec deux billets multi-relayés.

Le succès du premier me ravit. Comme de nombreux autres  blogueurs, j’ai souhaité annoncer le documentaire « Entre leurs mains ». Et tous ceux qui le voient ont envie qu’il soit vu par d’autres…

Un film qui réussit l’exploit de motiver la publication d’un article dans l’Express évoquant l’accouchement à domicile sans sous-entendre la folie des parents et l’inconscience des sages-femmes les accompagnant… comment dire, je ne pensais pas voir ça de mon vivant ! Ce reportage fait plus en 55 minutes pour convaincre de l’importance des conditions d’accouchement que de nombreux discours et mobilisations.  

En le visionnant,  chacun peut réaliser que nos prises en charges stéréotypées sont critiquables, que l’hypermédicalisation de la naissance à la française peut être remise en question, qu’une autre voie est possible. Et si cette conviction est portée par de nombreuses sages-femmes  – et quelques obstétriciens – rendre cela évident aux yeux de tous, et surtout de ceux qui ne s’interrogent pas sur les conditions de naissance, c’est une formidable réussite.

Puis il y a eu ce second billet, un texte bref, issu des échanges avec une amie sage-femme, racontant les larmes aux yeux une consultation récente. Elle évoquait cette blessure que laisse un accouchement mal vécu, mal soutenu, blessure tellement présente qu’elle peut s’ouvrir à nouveau des années plus tard. Celle-ci s’était ouverte en visionnant le film… et la douleur était violente.

Le jour de la publication de ce billet, le compteur de visites a explosé. J’aurais pu m’en réjouir  –  comme tout blogueur, j’écris dans l’espoir d’être lue –  mais si ce texte a été tant relayé, c’est certainement parce que vous êtes nombreuses (nombreux ?) à vous y reconnaître.  Sinistre constat.

Alors bravo à « Entre leurs mains » pour son succès ; merci à tous ceux qui en parlent, à tous ceux qui relaient.
Les prises de conscience, brutales et douloureuses, que ce film génère sont autant d’appels à interroger nos pratiques.
Saurons-nous enfin les entendre ?

 

 

NB : Il est maintenant possible de répondre à chaque commentaire ce qui, vous le reconnaîtrez, facilite grandement les débats. Un grand merci à la déménageuse réaménageuse Myriam Corbet qui s’est échinée à reprogrammer le truc.

 

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Faire connaissance

Publié par 10lunes le 5 mars 2013 dans Blessures

 

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L’entretien prénatal précoce est une prise de contact parallèle au suivi de grossesse permettant à une femme ou à un couple d’exprimer leurs attentes, besoins et craintes pour les aider à s’orienter dans le dédale des options qui s’offrent à eux.

Cet entretien est un échange ouvert, pas une succession de cases à cocher. Il n’empêche, certaines questions ont besoin d’être posées pour cerner le contexte.

« Est-ce votre première grossesse » est l’une d’elle. Je m’applique à parler de grossesse et non d’enfant à venir afin que la question soit claire.

« Oui, c’est la première » me répond-elle.
Débutée sur un mode joyeux, notre discussion révèle au fil des minutes une anxiété croissante. Elle dit sa crainte des rendez-vous médicaux, des nombreux examens complémentaires, déplore cette médicalisation qui  » l’empêche de profiter de sa grossesse « …
Je tente de comprendre l’origine de son angoisse. 
Et c’est ainsi qu’au détour d’une phrase, une IVG et deux fausses couches viennent s’ajouter à cette « première ».

 

Ce petit texte pour introduire les portes ouvertes proposées par l’ANSFL pour marquer la journée des droits des femmes. Ce sera l’occasion d’évoquer deux outils de prévention, le frottis cervico-utérin et l’entretien prénatal précoce.
Le 8 mars prochain, contactez le cabinet de sage-femme de votre secteur et faites connaissance !

 

 

©Photo

 

 

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Fuir

Publié par 10lunes le 25 novembre 2012 dans Blessures

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Fin de visite à domicile. En sortant de l’immeuble, le soleil est radieux et les oiseaux chantent. C’est un quartier résidentiel, quasi désert en milieu de journée. 

Plus loin dans la rue, des éclats de voix ; en contrebas, un couple gesticule. L’espace d’un instant, j’imagine une bruyante complicité amoureuse. Puis un cri, déchirant ; la femme s’enfuit en courant, poursuivie par son « compagnon ».  

Le temps de manoeuvrer pour quitter un parking étroit, je la vois s’engouffrer dans une rue adjacente et la perds de vue. Je croise un homme seul, vociférant, poings serrés. Un peu plus loin, sous un abris de bus, une bande de jeunes juste sortis du lycée voisin. Loin du brouhaha désordonné habituel, ils encerclent une jeune femme en pleurs. J’apprendrai plus tard qu’ils se sont interposés et ont mis l’homme en fuite.

Je m’arrête, propose mon aide… Terrorisée à l’idée de se retrouver seule, elle bondit dans la voiture,  et s’effondre sur le siège passager. Je farfouille à la recherche d’un sachet de mouchoirs et démarre pour l’éloigner de son agresseur. Nous roulons au hasard en attendant qu’elle puisse me dire où l’emmener.

Entre ses sanglots, elle commence à raconter. Il a crié puis frappé ce matin et, parce qu’elle tentait de fuir les coups, l’a poursuivie hors de l’appartement… Ce n’est pas la première fois. 

Elle retrace le cercle habituellement décrit de la violence conjugale, tension/agression/déni/rémission. Il est si malheureux après, si gentil. Comme souvent, elle s’accuse ; c’est de sa faute à elle, parce qu’elle ne trouve pas de travail et qu’ils n’ont pas d’argent. Alors ça l’a énervé ce matin qu’il n’y ait plus de café…

Elle ne sait pas où aller, ne connaît personne. Amoureuse, elle a tout quitté,  famille, amis, études, pour le suivre.

Si j’aborde systématiquement le sujet en consultation  – Avez vous subi des violences dans votre vie ?– dans l’ambiance feutrée du cabinet, la brève hésitation, le léger mouvement de tête ou même le oui franc n’ont pas cette terrible présence. Ici, sa joue tuméfiée et les sillages du rimmel sont d’une toute autre réalité. Je rassemble mes esprits pour tenter quelques paroles sensées, rappeler que personne n’a le droit de l’insulter, de la frapper, que c’est interdit par la loi…

Que puis-je faire pour elle ?  Je lui propose d’aller porter plainte. Elle refuse. J’évoque une main courante, pour au moins laisser une trace de ce qui vient de se passer et parviens à la convaincre.

Dès qu’il comprend l’objet de la plainte, le gendarme qui la reçoit appelle à ses cotés une collègue feminine. Ils sont attentifs, patients, font preuve de beaucoup d’humanité, de douceur dans leurs questions.

Je témoigne rapidement et m’apprête à m’en aller. D’autres visites m’attendent. Elle a expliqué qu’elle n’avait pas d’argent pour rejoindre sa famille. Je lui laisse les quelques euros que j’ai sur moi.
Quelques euros pour me dédouaner de ne pas faire plus, de me sauver sous prétexte de travail.

Je retrouve le soleil et le chant des oiseaux, à la fois soulagée et honteuse de l’être. 

 

 

Fédération Nationale Solidarité Femmes

 

 

©Photo

 

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Taire

Publié par 10lunes le 14 novembre 2012 dans Blessures

 

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Fin de matinée, fin de consultation. Elle se penche pour extirper un porte-carte de l’immense besace posée sur le fauteuil voisin, murmure quelques mots, inaudibles, se tait, continue à farfouiller. Mais un très neutre «Vous souhaitiez ajouter quelque chose ?» libère un flot de paroles. Elle évoque son couple, dérive sur celui de ses parents  puis, sautant de génération en génération, convoque tout son arbre généalogique.

Son récit la submerge. Je l‘écoute, tendue vers elle, attentive à l’accompagner du regard, de quelques mots. Dans sa famille, aussi loin qu’elle remonte, naître fille n’est  que très lourd fardeau. Ni bonheur ni plaisir mais renoncements, sacrifices, maltraitances ; la féminité est une malédiction.

Petit à petit, ses mots et ses pleurs se tarissent. Elle s’en va.

Moi qui peux me retrouver l’œil humide au simple récit d’une naissance un peu chaotique, d’une désillusion modeste, je me sens étonnamment calme.

Je m’affaire à ranger un peu avant d’aller manger ; mes pensées vagabondent…

Un peu plus tard, ma collègue psychologue passe la tête à la porte et s’invite à une causerie informelle. Nous parlons de tout et de rien. Sa question anodine « Tu vas bien toi ? et ma réelle surprise en m’entendant répondre : Pas du tout…»

Ce sont maintenant mes larmes qui coulent en évoquant les grandes lignes de ce que je viens d’entendre.

Elle écoute, me relance quand je bute, des mots légers, à peine posés ; mes émotions se décantent. Je suis inquiète pour les filles de cette patiente, pour la petite dernière à peine née. Comment leur mère pourra-t-elle les préserver de cette lourde généalogie alors qu’elle la subit encore au quotidien ?

Elle m’aiguille doucement sur ce que je pourrais lui dire. Il ne s’agit que de signifier à cette jeune femme que je l’ai entendue, afin de pouvoir l’orienter ensuite vers des lieux d’aide et de soutien. Je bataille, je m’entends batailler sur ce que je ne peux pas dire, sur ce que je pourrais mal dire, trop dire…

Toujours par touches légères, elle révèle le décalage entre mes peurs et les quelques mots suggérés.

Je ne cède rien, en appelle à ma fonction de sage-femme, à mes « limites de compétence »…
… puis soudainement mon malaise prend sens.

Cette autre mère il y a longtemps, son histoire plus que difficile ; cette femme que j’avais accompagnée pendant de longs mois, qui m’avait donné sa confiance, raconté son passé, ses blessures…

Je me revois précisément quelques quinze années plus tôt ; le lieu, l’heure où je reçois son appel. Elle est inquiète  pour son bébé. En l’écoutant, une évidence s’impose à moi, les symptômes de l’enfant sont une mise en scène de l’histoire maternelle.

Si fière d’avoir trouvé le lien, de comprendre ce qui se joue, je lui assène mon interprétation en une seule abrupte phrase.
Je le regrette dans l’instant mais il est déjà trop tard. Le fil est brisé.

Me reste la mémoire de ma jouissance à « savoir » s’entrechoquant avec la violence de ce que je lui imposais.
Me reste la culpabilité.
Ce matin-là, le souvenir de cette femme a croisé la route de celle qui venait de quitter mon bureau.

 

©Photo

 

 

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