A son corps défendu

Publié par 10lunes le 31 mars 2010 dans Rencontre

Il est comte, vicomte ou marquis je ne sais plus mais il a pris soin de me faire savoir sa noble ascendance… Plutôt jeune, plutôt avenant.
Il l’accompagne à tous les rendez-vous, plein d’attention et de prévenance, aux petits soins pour elle.

Elle est extrêmement belle, extrêmement réservée et parle un français laborieux. Elle vient de l’autre bout du monde et porte leur enfant.

Belle histoire d’amour reliant deux pays, deux cultures, deux êtres humains.

Lors d’une consultation, je soulève la question de l’alimentation de cet enfant à venir. Avec ses mots maladroits, elle explique que dans sa famille, dans son pays, toutes les femmes allaitent leur bébé et qu’elle sera très heureuse de faire de même.

Il l’interrompt brutalement, et me lance, sans même la regarder «Il n’en est pas question, ça va lui abimer les seins et ses seins sont à moi».

Soudain le sentiment qu’il est allé faire son marché dans cet autre pays, ramenant comme un trophée la femme au corps parfait choisie avec soin.
Elle a baissé la tête.
Je tente de lui donner la parole mais elle s’est déjà rangée à ses arguments. Elle est sa propriété et cette évidence acceptée me glace.

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Savourer

Publié par 10lunes le 11 novembre 2009 dans Après

Elle a mis son quatrième enfant au monde il y a quatre mois. Elle vient pour une rééducation postnatale mais ce jour là, sa mine défaite m’invite à négliger son tonus musculaire. A ma première question, elle fond en larmes. Son bébé ne se satisfait plus au sein, pleure beaucoup, dort peu. Tout le monde autour d’elle l’encourage à cesser cet allaitement, arguant que quatre mois c’est déjà beaucoup. Son compagnon la soutient mais il est bien le seul.

C’est son dernier enfant, son dernier allaitement et elle s’était promis de le savourer longuement. Arrêter maintenant serait un renoncement, une immense déception.
Mais le doute est là. N’est elle pas en train d’affamer son bébé, plus préoccupée de son propre plaisir que du bien être de son enfant ? Entre son désir et les avis donnés sans nuances, la culpabilité s’installe sournoisement.

J’évoque une crise de croissance ayant brusquement augmenté les besoins du bébé – je tais l’impact négatif des paroles égrenant le doute, prononcées sans penser à mal par un entourage ignorant. Je l’encourage à persister, lui proposant de passer une journée ou deux au fond de son lit, en peau à peau avec son petit,  avec des tétées aussi fréquentes qu’il le voudra. C’est la demande qui fait l’offre, et ses seins, plus stimulés, vont augmenter leur production.

Elle repart déterminée à passer autant de temps que nécessaire sous la couette. Nous sommes vendredi soir et  son homme pourra prendre en charge la maisonnée le temps du week-end afin de lui permettre cet allaitement intensif.

Un coup de fil le lendemain m’apprendra que tout est rentré dans l’ordre le soir même. Revenue chez elle avec un moral et une confiance retrouvés, elle a mis son petit au sein. La tétée s’est bien passée et il a dormi six heures de suite.  Depuis, ils ont retrouvé leur rythme et tout va pour le mieux.

Quelques mots de réassurance auront suffi.

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Relactation

Publié par 10lunes le 24 octobre 2009 dans Après

Son enfant est né il y a un mois et elle souhaitait l’allaiter. Au bout de la première semaine, découragée par des crevasses et le pronostic de son médecin qui lui prédisait des douleurs persistantes, elle a opté pour le biberon.

L’abandon de l’allaitement lui reste insupportable.  Elle m’appelle ce matin là désemparée mais pleine d’espoir. Quelques gouttes perlent encore à ses seins… pourrait-elle recommencer?

Relancer la lactation sera certainement laborieux mais pas impossible et elle se dit déterminée à tenter l’aventure. Je lui propose de faire la prochaine mise au sein ensemble afin de veiller à la bonne position de tétée de son bébé.

Elle arrive, déjà radieuse de cette nouvelle espérance.
Ses seins, non sollicités depuis plusieurs semaines, sont souples et vides. En appuyant sur l’aréole, on voit cependant poindre une minuscule et précieuse goutte de lait.

Son petit commence à avoir faim, cherche le mamelon avec énergie et s’y amarre. Longuement, les yeux rivés au regard de sa mère, ce bébé va téter avec avidité un sein tari. Il pourrait pleurer sur ce lait absent ;  bien au contraire, comme pour encourager les efforts maternels, il accompagne sa succion de petits bruits de gorge traduisant sa satisfaction.

Pour ce duo là, le pari est déjà gagnant.

Epilogue : la maman parviendra à reprendre un allaitement quasi complet pendant plusieurs mois.

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Ambivalence

Publié par 10lunes le 22 septembre 2009 dans Blessures

Elle me raconte le conseil de son compagnon : « Cesse de déculpabiliser », et se corrige aussitôt, « non, de culpabiliser ! »
Son bébé de quelques mois est atteint d’une malformation nécessitant une intervention chirurgicale. Aucune date, aucun délai ne lui ont été donnés, juste un poids de référence. Lorsque son enfant aura atteint ce poids, il sera opéré.

Elle allaite. Par un dévouement dans relâche, elle tente d’apaiser la sournoise culpabilité de n’avoir pas pu protéger son petit de cette anomalie. Le voir grandir et grossir grâce à son lait la confirme jour après jour dans sa qualité de « bonne » mère.
Mais plus il grossit et plus il s’approche du poids fatidique qui déterminera l’hospitalisation qu’évidemment elle appréhende.

De semaine en semaine, la situation évolue selon l’angoisse la plus présente. La crainte de l’intervention fait s’infléchir la courbe de croissance de son bébé, celle de mal le nourrir la fait ensuite rebondir mais c’est pour mieux s’inquiéter à nouveau de la proximité de l’opération.

Elle est à quelques centaines de gramme du chiffre annoncé. Ambivalence et culpabilité ne cessent de croitre dans une spirale infernale.
Nous savons l’une et l’autre que le cercle vicieux prendra fin quand la date de l’intervention sera enfin fixée.

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Saut temporel

Publié par 10lunes le 30 août 2009 dans Après

En préparation à la naissance, le groupe échange sur l’allaitement maternel et la première tétée. Je souligne l‘importance de laisser le bébé trouver le sein en le laissant en peau à peau avec sa mère. Je précise qu’il faudra cependant un petit temps « d’atterrissage », nécessaire à la mère comme à l’enfant, avant que celui-ci ne se mette  à téter.

Elle n’est pas tout à fait d’accord et évoque la naissance de son premier enfant.  Elle explique tout en le mimant, «j’ai tendu les bras pour l’attraper, je l’ai posé contre moi et immédiatement, il a pris le sein».

Bien que peu probable, cette approximation  serait sans importance si nous n’étions en groupe. Les autres parents pourraient se tracasser de la « lenteur » supposée de leur nouveau-né ; je  remarque simplement que cette rapidité n’est pas habituelle.

Elle insiste, vraiment, son enfant n’a eu besoin d’aucun délai, à peine sorti et déjà branché au mamelon.
Pour finir de nous convaincre, elle complète son témoignage. Baissant le regard vers un bébé virtuel en arrondissant les bras autour de lui, elle ajoute «je le revois encore avec son petit bonnet sur la tête».

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