Mauvais jour

Publié par 10lunes le 8 février 2016 dans Pffffff, Profession sage-femme

 

Elle annule son rendez-vous pour un prétexte futile dix minutes avant l’heure fixée. Je propose un autre moment le lendemain. Ça ne lui convient pas non plus. Pas de problème, une série de dates étant déjà programmée, nous nous verrons comme convenu le… Mais cette dame que je ne connais pas encore s’offusque que je n’aie rien d’autre à lui offrir. Son ton se pince pour m’annoncer un Je vais réfléchîîîr cumulant tous les accents circonflexes en sursis.  Notre relation commence sur un mauvais pied, je suggère de tout annuler.

La suivante arrive, déstabilisée. Elle souhaite faire suivre sa grossesse par une sage-femme, comme pour ses deux enfants précédents. Mais depuis elle a déménagé ; nouvelle  sage-femme mais aussi nouveau médecin traitant. Quand elle l’a informé de sa décision, il s’en est offusqué : Comment ça c’est une sage-femme qui va vous suivre !!  Mais comment, c’est aussi une  sage-femme qui va faire vos échographies !!  Mais c’est n’importe quoi !!! Mais où va-t-on, mais où va-t-on !! Je tente de rester déontologique en soulignant que nous avons tous nos mauvais jours…

Pendant la pause repas, la salle se refroidit. Le volet est bloqué et le réparateur tente d’y remédier, toute fenêtre ouverte. Ça dure, encore et encore. Faut commander une pièce… qu’il n’aura pas tout de suite… et ça va coûter cher… Il assaisonne ces mauvaises nouvelles de divers commentaires, tout le temps de sa longue intervention : Mais qui vous a monté ce volet, travail de sagouin, faut pas demander à n’importe qui.. ah la la vous vous êtes bien faite avoir…  mais quelle idée d’avoir fait bosser une boite pareille etc etc… Ne revendiquant aucune expertise en volet roulant, je finis, excédée par le lui signaler.

Il est tard, j’ai faim, le repas chauffe… et mon portable sonne. Le nom qui s’affiche est celui d’une collègue qui – s’appuyant sur ma longue expérience du libéral- m’a adressé de multiples questions par mail. J’ai répondu de façon détaillée en citant de nombreuses références légales et médicales pour étayer mes propos. J’imagine un petit mot de remerciement pour le temps passé à traiter ses problèmes. Je n’y aurais pas droit, elle se lance dans une nouvelle série de question, même pas précédé d’un rituel « j’espère que je ne te dérange pas ». La soupe refroidit…

Beaucoup plus tard, je souffle sur le potage que je viens de réchauffer en ruminant ma journée. Un mot tourbillonne sans que j’arrive à l’identifier. Un truc que j’essaie de mettre en oeuvre au quotidien, pour lequel j’apprécierais une certaine réciprocité.
Ah oui… le respect.

 

 

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Soutenue

Publié par 10lunes le 23 décembre 2015 dans Profession sage-femme

 

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La garde est plus que dense. Tous les enfants semblent s’être donné le mot pour naître ce jour là.

A courir de salle en salle, elle n’a que peu de temps à consacrer à chaque femme et s’en désole. Elle s’excuse auprès des unes et des autres, le sourire de plus en plus fatigué :
– Pardon d’être si peu disponible, c’est un festival de bébés aujourd’hui.


La fin de la journée arrive, toujours aussi trépidante.
Ca pourrait être l’heure du dîner mais pas l’heure du sien. Elle n’a rien eu le temps d’avaler depuis son arrivée, tôt ce matin.
Elle aide une femme à s’installer pour les derniers moments.

Sa petite mine doit être patente.
Puisque, dans une parfaite inversion des rôles, c’est la femme qui soutient la sage-femme :
– Allez courage ! Je suis la dernière, après moi, vous aurez fini.

 

 

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Touchée

Publié par 10lunes le 16 décembre 2015 dans Naissance, Profession sage-femme

 

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Faut faire une déclaration d’AES (accident d’exposition au sang) lui dit le chef de service.
Cette phrase ne parvient pas à effacer son sourire.

Un peu plus tôt, un enfant est venu au monde,
un peu plus tôt un autre enfant a vu le jour,
un peu plus tôt, leur mère a rompu sa poche des eaux en se levant du ballon,
et juste un peu plus tôt elle était assise sur ce même ballon, soufflant paisiblement à chaque contraction.

Les deux enfants sont nés en quelques minutes.
Tellement vite que l’interne s’est précipité dans la salle pour intervenir avant de remarquer les jumeaux blottis dans les bras maternels.

Tellement vite que la sage-femme n’a pas eu le temps de mettre ses gants.
Elle a accueilli les nouveau-nés à mains nues.

Alors oui, le sourire reste accroché à ses lèvres.

D’autant que le chef de service se fait complice : 
– Quel beau cadeau, n’est-ce pas,  ce toucher peau contre peau, tes mains s’en souviendront pour toi, même quand tu seras gantée.

 

 

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Itérative

Publié par 10lunes le 8 décembre 2015 dans Profession sage-femme

 

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Elle referme doucement la porte de la salle de naissance, un plus que large sourire accroché à ses lèvres. Le quatrième enfant de cette famille vient de voir le jour. Et les hasards des gardes hospitalières ont bien fait les choses puisque déjà elle était là pour le troisième et même aussi pour le deuxième.

Elle repense aux naissances précédentes, sourit à ce chemin parcouru ensemble. Lors de leur première rencontre, le couple osait à peine, malgré les encouragements, s’essayer à d’autres attitudes que l’attente résignée de la prochaine contraction. Pour cette dernière naissance, ils devançaient ses propositions, autonomes et confiants.
Surement d’autant plus sereins que « leur » sage-femme était là.

Elle retrouve sa collègue en salle de garde et ne résiste pas à partager cette heureuse coïncidence.
– Tu te rends compte, c’est la troisième fois qu’elle accouche avec moi. A un enfant près, j’aurais été là pour toute la fratrie.

La réponse de l’autre sage-femme arrive dans un éclat de rire. Forte de ses trente années d’expérience, elle souligne
– Bien sur, assister trois fois la même femme, ça te fait quelque chose. Mais attends de voir ce que ça te fera quand ce seront ses enfants que tu accompagneras !

 

 

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Reconnue

Publié par 10lunes le 4 décembre 2015 dans Profession sage-femme, Rencontre

 

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Elle a rendez-vous au CHU, service médecine. Elle connait le service maternité-aile sud pour y avoir traîné ses guêtres lors de diverses journées de formations et autres rencontres professionnelles.
Mais aujourd’hui, c’est en tant que patiente qu’elle monte un peu inquiète dans l’ascenseur-aile nord et appuie sur la touche n°5.

La porte est en train de se refermer, avec une lenteur toute hospitalière, quand une femme vêtue de bleu se précipite en poussant un chariot métallique.
Elle presse le bouton d’ouverture afin de lui laisser le temps de rejoindre la cabine.
Le chariot franchit le seuil, les roulettes tressautent sur le léger décalage de niveau. Cinquante centimètres plus haut, le matériel brinquebale, laissant craindre un effondrement  imminent.
Elle adresse un sourire complice à la dame en bleu.

Vous m’avez préparée pour l’accouchement de mon fils.
La sage-femme hésite, le visage ne lui dit rien.
La femme complète, Vous êtes Lola c’est bien ça ? Je me souviens si bien de vous !
Troisième étage
annonce la voix métallique de l’ascenseur.

La porte s’ouvre, la dame en bleu pousse son chariot vers le couloir et ajoute : Vous ne vous souvenez plus mais c’est normal, ça fait longtemps ; mon fils a 27 ans.

Il lui reste deux étages pour effacer le sourire béat de son visage avant de se présenter au secrétariat du service.

 

 

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Top départ ?

Publié par 10lunes le 26 novembre 2015 dans Militer, Profession sage-femme

 

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Les bonnes nouvelles ne sont pas légion en ce moment. Saluons la très attendue parution au JO de l’arrêté listant les 9 sites d’expérimentation des maisons de naissance.

Bien sur, ce n’est encore qu’une étape de la longue course d’obstacle.
Il faut maintenant adapter des locaux et les équiper.
Il faut aussi relancer le travail auprès des assureurs puisque les propositions actuelles restent tres supérieures aux prévisions (au vu de la proximité imposée entre MDN et maternité, les budgets tablaient sur une assurance au tarif « plateau technique »).
Il faut enfin inventer au quotidien comme une nouvelle façon d’exercer le métier de sage-femme, entre le  collectif d’une maternité et le solitaire du domicile.

C’est encore énormément d’argent, de temps, d’énergie à investir par les sages-femmes qui  ont accepté de se lancer dans l’aventure et la poursuivent sans réelle visibilité.

Saluons leur courage et leur détermination.
Elles sont en train de tourner une page essentielle de l’obstétrique française.

Merci à elles !
Merci à celles et ceux, parents comme professionnels, qui les encouragent et les soutiennent !

 

Edit du 27/11  : Audrey pose une excellente question en commentaire et je m’aperçois que je n’ai jamais pris le temps d’écrire la définition des MDN sur le blog. Wikipédia propose un dossier assez complet. Et en tapant le mot clef maison de naissance dans la case recherche (barre de droite) vous pouvez retrouver un certain nombre (!) d’articles sur les aléas de leur expérimentation…


Grace à ce petit coup de boost, je relance l’appel AVENT 2015. J’ai besoin de vous et de vos récits !
Edit bis : je précise ma demande. Je lis tous vos mails avec plaisir et intérêt, ils m’enrichissent, me touchent, me révoltent, en un mot ils me nourrissent !
Mais le projet Avent impose un certain format : je dois pouvoir m’accrocher sur une anecdote ayant un début, une suite et une chute.

 

 

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Etre choisie, ou pas.

Publié par 10lunes le 20 octobre 2015 dans Blessures, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

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Notre première rencontre a tout dû au hasard. Il fallait une sage-femme pour assurer sa sortie de maternité, c’est tombé sur moi.

Une grossesse longtemps espérée.
La médecine s’était imposée, d’abord pour pallier les défaillances du corps, ensuite pour accompagner les mésaventures successives venues angoisser ces neuf mois. Parmi elles, la certitude que la chirurgie serait nécessaire à leur enfant.

J’arrivais dans cette histoire trop lourde sans rien en savoir. Elle m’a fait confiance.

Il y a eu les opérations, les sales peurs, les bonnes nouvelles.
Le suivi post natal s’est étiré plus qu’à l’habitude, petite fenêtre se voulant banale dans ce parcours qui ne l’était pas.
Elle ne m’avait pas choisie mais nous avons longtemps cheminé ensemble.

Pour sa deuxième grossesse, arrivée quand elle ne l’attendait plus, elle m’a vraiment choisie. Mais quelques semaines plus tard, le temps s’est suspendu. Une fausse-couche, techniquement banale, si douloureuse à vivre.
J’étais là.

Elle m’a encore choisie quand un nouvel enfant s’est invité. Il a grandi assez pour qu’elle le sente bouger, se réjouisse et fasse confiance à la vie. Chienne de vie qui s’est arrêté un jour sans explication.
J’étais là toujours pour accueillir ses pleurs et sa révolte.

Le temps a passé. Je n’ai plus eu de nouvelles ; mais elle traversait souvent mes pensées.

Autre temps, autre lieu. Nous sommes plusieurs sages-femmes à nous retrouver lors d’une journée du réseau régional. On cause, on râle et on rigole. Et puis l’une d’elle me glisse  Je vois une de tes anciennes patientes.  Quelques indications et je risque un prénom puis un nom. C’est bien elle.

Blanc.

Après tout ce que nous avons partagé, après le temps donné sans compter, la disponibilité, l’énergie mise à la soutenir… elle préfère s’adresser à une autre. Je rumine l’information, me sens comme une amoureuse trahie. Elle m’a abandonnée.

Bizarre inversion, ce n’est plus elle qui aurait besoin de moi mais moi qui ait besoin d’elle.

Je me replonge dans son dossier, cherchant à travers les lignes quel impair j’ai commis, me ronge de ce qui aurait pu m’échapper. Si je me réjouis sincèrement que sa grossesse se déroule bien, je m’attriste de ne pas être à ses côtés.
Je ne suis plus aimée…

Le week-end me permet de prendre la distance qui me manquait.
Je sais.

Je suis le mauvais objet. Présente à ses cotés pour toutes les galères, je suis la porteuse de poisse désignée.
Elle a souhaité repartir à zéro en choisissant une autre sage-femme.
Elle a eu raison.

Et ça ne me fait presque plus mal.
 

 

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Bonus

Publié par 10lunes le 25 décembre 2014 dans Profession sage-femme, Vie du blog

 

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Pour boucler ce calendrier de 24 cases avec une 25ème, une petite histoire que je n’ai eu quasi qu’à recopier…

– Dis maman, Marie c’est quand même triste, elle a accouché toute seule.
– Mais non, il y avait Joseph, et puis le bœuf et l’âne.
– Non, mais elle avait pas de bonne femme.
– ???
– Mais si, tu sais, pour l’aider à accoucher !
– « Sage-femme  » !!!

 

Merci à tous pour vos encouragements, vos sourires et vos petits mots.
Merci à tous ceux qui m’ont permis de tenir le pari en m’envoyant leur souvenirs tendres et joyeux (s’ils ont envie de se « dénoncer », les commentaires sont ouverts…).

Et peut-être bien que je recommencerai l’année prochaine. Mais vu le sprint effréné assorti de couchers tardifs et levers bien trop matinaux… je vais essayer de prendre de l’avance.
Je déclare donc la boite mail Avent 2015 ouverte !  

 

 

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Coiffé(s) !

Publié par 10lunes le 13 décembre 2014 dans Naissance, Profession sage-femme

 

C’est la nuit de Noël. Comme tous les jours et toutes les nuits, il y a une équipe de garde. 
Ce soir là, chacun s’emploie à préserver l’atmosphère joyeuse des fêtes de fin d’année.
Coté « soignées », un petit effort de la cuisine qui propose un plateau repas amélioré et la traditionnelle part de bûche ornée d’un champignon meringué.  La sage-femme a mis un joli bonnet de père Noël pour faire la tournée des chambres ; ça fait sourire les mamans et ça ravit les aînés qui ont eu le droit de rester un peu plus tard.

Coté soignants, chacun a amené un petit extra à partager. La table est dressée, et comme la garde est calme pour le moment, on picore et grignote gaiement.

Et puis le carillon de l’entrée…  La femme est en pleine contraction, courbée sur son homme, les jambes fléchies. Pas question de lui proposer de marcher jusqu’à l’ascenseur conduisant aux salles de naissance. Le fauteuil roulant s’impose.
Elle s’y installe péniblement entre deux contractions, murmure que ça pousse déjà…

Accélération du fauteuil, deux étages à monter avec cet ascenseur qui s’obstine à hoqueter avant d’ouvrir ses portes, vite la salle de naissance, vite la dame qui se relève et s’appuie sur le lit.

Le « ça pousse » n’a plus rien de murmuré, la naissance est proche.

Chacun s’affaire et pare au plus urgent ; l’une aide la femme, toujours debout, à se déshabiller, l’autre sort un plateau d’accouchement. La sage-femme enfile des gants, à peine le temps de les faire claquer sur ses poignets que la poche des eaux se rompt ; le nouveau-né glisse dans ses mains.

Après le tourbillon, le calme. La mère s’allonge, son tout-petit blotti contre elle, les parents découvrent leur nouveau-né, l’auxiliaire le sèche et le recouvre d’une serviette chaude. Puis l’équipe se retire quelques minutes pour laisser un peu d’intimité à cette nouvelle famille.

C’est en sortant de la salle que la sage-femme réalise qu’elle a toujours son bonnet sur la tête.

 

 

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Travail d’équipe (1)

Publié par 10lunes le 8 décembre 2014 dans Naissance, Profession sage-femme

 

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C’est une petite maternité comme il n’en existe presque plus… Une maternité qui vit au rythme moyen d’une naissance par jour. Une seule sage-femme est présente pour assurer tout le service, en salle de naissance et suites de couche.

La nature étant nulle en statistiques, il y a des journées sans nouveau-né et d’autres qui en voient naître plusieurs.

Ce jour là, non seulement deux accouchements sont en cours mais ils sont quasi simultanés.
La sage-femme n’a pas le don d’ubiquité. Elle sait que lorsque l’une des femmes accouchera, l’autre restera seule. Inconcevable ! Elle appelle l’obsté-tricien de garde pour qu’il vienne l’assister.

Elle s’affaire dans la salle où la naissance s’annonce imminente pendant qu’il rejoint l’autre future mère.
Rapidement, les pleurs du tout-petit résonnent dans le service puis ils s’apaisent une fois l’enfant blotti contre le sein maternel. La sage-femme attend patiemment le placenta quand la porte s’ouvre.
C’est l’obstétricien :
Je vais m’occuper de la délivrance, retourne dans l’autre salle. 

Cet échange pourrait paraître abrupt.
Mais en filigrane, il y a la conscience de l’obstétricien d’être moins compétent que la sage-femme pour un accouchement physiologique.

 

NB militant : la Grande Bretagne encourage l’accouchement à domicile ou en maison de naissance (et donc avec une sage-femme) pour les femmes dites à bas-risques

 

 

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