Revanche

Publié par 10lunes le 3 mars 2011 dans Petites phrases

Son ventre plus que tendu est habité par deux bébés prenant leurs aises. Cette grossesse un peu difficile lui impose un suivi régulier, alternant consultations à la maternité et visites à domicile. Dans ce programme chargé, un incontournable se répète deux fois par semaine, le très banalisé ERCF. *

Enregistrer le cœur de jumeaux n’est pas toujours aisé. Parfois, l’un les enfants s’étale pendant que l’autre se blottit. Il faut trouver comment installer l’appareil pour parvenir à les entendre simultanément. Chez elle, de façon inhabituelle, il faut placer le premier capteur en haut, vraiment tout en haut, et l’autre en bas, vraiment tout en bas du ventre maternel.

Le suivi est débuté depuis plusieurs semaines mais ce jour là, c’est une nouvelle sage-femme qui se rend à son domicile. Elle connait la position des deux enfants au sein de l’utérus et peut logiquement en déduire où placer les capteurs mais ces deux là sont des farceurs et les stratégies connues ne fonctionnent pas. Elle cherche longuement, très longuement, sans parvenir à les enregistrer de façon simultanée…

Elle espère, sans oser la réclamer, l’aide de la mère, forcément rompue à l’exercice. En vain. Les minutes passent, l’accordéon de papier se déroule lentement, vierge de tout graphique lisible. Le visage maternel affiche de plus en plus clairement l’agacement, la sage-femme poursuit ses recherches dans un silence pesant.
Finalement, dans un profond soupir, la mère repousse sa main pour s’emparer de l’appareil et le placer elle même. Dans l’instant, l’enregistrement devient bon, les rythmes s’affichent et clignotent allègrement, les graphiques des cœurs fœtaux s’entremêlent gracieusement.

La sage-femme s’étonne alors :
– Pourquoi m’avoir laissé chercher si longtemps puisque vous saviez comment faire ?
L’explication tombe. Lors de son dernier passage à la maternité, la même situation s’était produite. Mais lorsque la mère avait gentiment cherché à guider la sage-femme, celle-ci l’avait interrompue sèchement, affirmant d’un ton sans appel : « Inutile, je connais mon boulot ! « 

… puis avait longuement cherché ensuite.

 

* Enregistrement du Rythme Cardiaque Fœtal

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Second life

Publié par 10lunes le 23 novembre 2010 dans Petites phrases

Une fresque colorée pare son dos de l’épaule gauche à la hanche opposée, immense tatouage réalisé il y a plusieurs années, bien avant qu’elle n’envisage d’avoir cet enfant.

Elle perd les eaux trois semaines avant le terme prévu, à la veille du rendez-vous fixé pour la consultation d’anesthésie.
Faute de contraction, son accouchement est déclenché. Son utérus travaille longtemps et douloureusement avant que la dilatation n’autorise, selon le protocole de la maternité, le recours à l’analgésie.

L’anesthésiste découvre la fresque. Il exprime alors son agacement, critique l’aberration d’avoir cédé à cette « mode » et glose abondamment sur l’inconscience féminine ; discours apparaissant bien long à celle qui attend que sa douleur soit apaisée.
Enfin, la péridurale est posée, sans difficulté aucune. Un espace de peau blanche a permis de piquer en évitant de traverser l’encre.

L’enfant nait quelques heures plus tard, paisiblement.

Sa mère conserve une secrète rancœur pour celui qui l’a longuement sermonnée avant de consentir à la soulager. Malaise diffus qu’un dernier épisode viendra involontairement désamorcer le jour de sa sortie.
Apparemment hanté par le vaste dessin gravé sur sa peau, l’anesthésiste repasse la voir pour condamner à nouveau cette pratique. Le mot tatouage vient ponctuer régulièrement son monologue.
Il s’en va enfin sur une dernière phrase « la prochaine fois, il faudrait éviter » en désignant son dos d’une main lasse.
Bien évidemment, c’est à la péridurale qu’il pensait. Mais comme jamais le terme n’a été prononcé, cela résonne comme la promesse d’une seconde vie lui permettant de présenter un épiderme vierge de tout pigment.

Et cette absurdité l’enchante.

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Empathique n’est-il pas ?

Publié par 10lunes le 11 mars 2010 dans Petites phrases

Dès le début de sa grossesse, et même dès son projet d’enfant, la péridurale a été son credo. Lors de nos rencontres, j’ai tenté d’infléchir sa conviction. Pourquoi ne pas se laisser le temps d’accueillir les premières sensations avant d’affirmer la nécessité d’une analgésie ? Mais cette incertitude lui semblait trop pesante et je me suis inclinée. De multiples angoisses assombrissaient sa grossesse, je ne souhaitais pas la déstabiliser plus encore.

Arrivée en fin de nuit pour une rupture de la poche des eaux, elle attend dans une chambre du service ses premières contractions. Au matin, le couloir s’emplit de bruits divers, roulement des chariots sur le sol plastifié, brocs de métal qui s’entrechoquent, portes qui s’ouvrent et se referment. C’est l’heure du petit déjeuner.

Si rien ne se passe, l’accouchement sera provoqué dans la journée. Elle hésite devant le bol de thé et les deux tartines qui lui sont servis. Elle croit se souvenir qu’il faut être à jeun pour avoir « droit » à la péridurale. L’idée que le geste salvateur pourrait être différé parce qu’elle a transgressé l’interdit lui est insupportable.

Elle interroge la jeune femme qui vient de lui amener son plateau. «Êtes-vous bien certaine que je peux manger ?»
Le «oui bien sur» ne lui suffit visiblement pas et, devant son inquiétude, l’aide soignante annonce avec gentillesse qu’elle va vérifier auprès de la sage-femme.

Quelques instants plus tard, on ouvre sans frapper. Du seuil de la porte, la désignant d’un doigt accusateur, la sage-femme l’interpelle violemment «Vous, quand je dis que vous pouvez manger, c’est que vous pouvez ! Je connais mon boulot!» puis tourne les talons, la laissant en pleurs.

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Rupture

Publié par 10lunes le 25 février 2010 dans Petites phrases

Ils sont arrivés dans la nuit car elle a perdu les eaux. Après la consultation d’entrée, elle est installée dans une chambre, dans l’attente du début du travail. Si rien ne se passe dans les heures qui viennent, les contractions seront déclenchées par perfusion. Afin de glaner de précieux moments de repos avant une journée qui s’annonce riche en événements et émotions, elle s’est couchée dans l’unique lit. Son homme, moins bien loti, se recroqueville dans un fauteuil inconfortable.

Un peu plus tard, c’est le changement de garde. La porte s’entrouvre. Sans s’avancer dans la chambre, un visage inconnu surmontant une blouse rayée de rose les interpelle «C’est vous qui avez rompu ?»

Ils échangent un regard, déconcertés par la question. Silencieusement, chacun s’interroge sur le sens de cette phrase. Leur couple est heureux. Ils sont bien loin de la rupture.

Devant leur air égaré, la sage-femme se reprend. «C’est vous qui avez rompu… la poche des eaux ?» articule t-elle avec application. Soulagés, ils confirment alors d’un oui timide, attendant des explications sur le déroulement de la journée.

Mais la sage-femme, visiblement contrariée par son effort de reformulation, s’apprête à refermer la porte. Seul son ostensible soupir vient ponctuer leur acquiescement hésitant.

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Prière

Publié par 10lunes le 14 janvier 2010 dans Petites phrases

Elle raconte sa dernière échographie, examen supplémentaire prescrit par son médecin pour surveiller la croissance d’un enfant qui s’annonce de petit poids.

Elle est arrivée tendue, anxieuse des résultats de ce contrôle et de ce fait peu disponible pour son bébé. Elle précise donc à l’échographiste quelle n’a pas senti beaucoup de mouvements depuis le matin.

Tout en enduisant son ventre de gel avant de débuter l’examen, le médecin réfléchit à mi-voix, oublieux de la femme mais attentif à celui qu’elle porte… «j’espère qu’il n’est pas mort ».

PS :  Que de commentaires sur les doulas, les maisons de naissance, les actions à mener. Pardon de ne pas y répondre tout de suite, je manque de temps. De toute façon, il semble que ce blog vive très bien sans son auteur et je vous en remercie !

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« Gore »

Publié par 10lunes le 15 décembre 2009 dans Petites phrases

Lorsque je travaillais en salle de naissance, j’aimais montrer aux parents le placenta, la face maternelle rouge et irrégulière, la face fœtale lisse et nacrée puis, en passant ma main à l’intérieur de la poche des eaux, la « bulle » qui entourait le bébé. J’aimais leur étonnement à la vue de cet espace restreint contrastant avec le nouveau-né s’étalant sur le ventre maternel.

Nous sommes en séance de préparation, en train d’évoquer cette possible observation après la naissance. Un des pères intervient « le placenta, parait que c’est gore ! »
Il raconte ensuite que ce qualificatif lui vient d’un ami ayant perdu connaissance à la vue du placenta de sa compagne.
J’explique la présence du  sang, la fonction de filtre entre mère et fœtus qui permet de le nourrir.

Mais le « gore » plane toujours. Je tente « c’est peut-être en voyant la sage-femme observer le placenta que ton ami s’est évanoui ? »*
Cette proposition l’éclaire et il bondit :
« Oui, c’est ça !
Il a demandé à la sage-femme ce qu’elle cherchait.
Elle a répondu : « je regarde s’il ne manque pas un morceau »
Lui, il a compris qu’elle cherchait un morceau de son bébé ! »

De quoi faire un malaise effectivement…

Combien de fois ai-je donné cette réponse elliptique avant que cette anecdote ne me soit racontée ? Cette délivrance qui se fait bien après la naissance, bien après que le bébé soit blotti contre le sein maternel, que ses parents l’aient caressé, reniflé, embrassé, que quelques paroles apaisantes aient été prononcées pour dire que « non il ne crie pas », mais que « oui tout va bien et regarde comme il est rose »… Comment imaginer qu’après cet accueil un père puisse s’inquiéter de nous voir à la recherche d’un orteil ou de quelque autre partie de son petit dans la cuvette à placenta ?

Certains récits révèlent combien le décalage est grand entre ce que nous pensons transmettre et ce que les parents reçoivent…

*il peut être impressionnant de nous voir manipuler avec beaucoup d’attention le placenta à la recherche d’un cotylédon manquant…

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Revigorée

Publié par 10lunes le 20 novembre 2009 dans Petites phrases

« A la fin de l’accouchement, je n’en pouvais plus, je me sentais épuisée, découragée. Mais la sage-femme m’a dit un truc vraiment super qui m’a complètement « reboostée » ».

« Que t-a t’elle dit ? » (moi aussi je veux la connaitre la phrase magique !)

« Je sais que vous en avez marre, je sais que vous êtes fatiguée »

Phrase si banale en apparence, mais prononcée avec tant de sincérité, tant d’empathie pour cette jeune femme qu’elle lui a donné l’énergie de faire naitre son bébé sans aide médicale.
Ce quelle précise avec beaucoup de fierté.

Quelques mots pour un triomphe personnel et une confiance renforcée.

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Certifié conforme ?

Publié par 10lunes le 8 novembre 2009 dans Petites phrases

Elle a 38 ans, a rencontré son compagnon, de 10 ans son ainé, il y a quelques mois.

Le désir d’enfant vient s’imposer à eux avec force.
Consciente que le temps lui est compté, elle prend rendez-vous avec sa gynécologue afin de mettre toutes les chances de son coté.

Le médecin la questionne « votre compagnon, il a déjà des enfants ? »
Un peu étonnée, elle répond que non, pas encore.
« Dommage, on aurait eu la preuve qu’il n’est pas stérile »

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Décompte

Publié par 10lunes le 7 novembre 2009 dans Petites phrases

Elle est à six mois de grossesse.
« J’ai appelé la maternité parce que j’ai eu des contractions cette nuit. La sage-femme m’a rassurée mais elle m’a dit de prendre du S… (antispasmodique), de compter mes contractions et de consulter si j’en avais plus de dix dans la journée. Là je suis très inquiète car j’en ai eu bien plus de dix ».

Je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois mais elle avait déjà laissé entendre combien elle doutait de sa compétence à porter et mettre au monde un enfant. On vient de lui fournir de quoi nourrir son angoisse. La prescription de ce médicament, tout à fait banale au demeurant, est venue la renforcer dans la conviction de la pathologie. Ce quelle ressent est bien inquiétant puisque il lui faut prendre un traitement et s’assurer de son efficacité.

Elle a donc passé sa journée la main sur le ventre, comptant chaque crispation utérine ; quand elle se tourne, quand le bébé bouge, quand elle a envie d’uriner, quand elle se lève… Toutes réactions musculaires parfaitement normales mais qui lui font vite dépasser le seuil fatidique.
Elle s’imagine déjà avec un bébé prématuré.

Nous sommes à la fin de cette journée et son visage est marqué par la fatigue et l’inquiétude. En la questionnant plus longuement, il ne s’agissait pourtant que d’une bien mauvaise nuit rythmée par une contraction… par heure. Contractilité attendue au vu de sa description d’un sommeil agité marqué de retournements divers au creux du lit à la recherche d’un repos salvateur.

Il va falloir replacer le travail utérin dans son cadre physiologique, rappeler que les premières contractions ont lieu – si tout va bien ! – au moment de la conception puisqu’elles accompagnent l’orgasme, expliquer que palper son ventre pour en vérifier la souplesse suscite en retour une réponse musculaire, démonter le cercle vicieux stress/contraction. Bref démêler cet écheveau d’angoisse construit sur un bref échange téléphonique.

Restaurer sa confiance prendra bien plus de temps que les quelques minutes de cet appel.

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Scatologie

Publié par 10lunes le 4 novembre 2009 dans Petites phrases

« Poussez comme pour faire caca !»

En me racontant son accouchement précédent, elle s’étonne encore de cette injonction. «Pourtant, ce n’est pas la même chose. Je ne sentais pas la même chose ».

Je ne peux qu’abonder dans son sens, la comparaison ne tient pas.
La progression ne se fait ni dans la même direction puisque le bébé vient s’enrouler autour du pubis, ni dans le même espace, vagin et rectum sont deux organes proches mais cependant bien distincts (! ), ni de la même manière, si les femmes ont majoritairement appris à aller à la selle en silence – rançon d’une certaine pudeur et de la finesse des murs de nos appartements – la naissance se fait idéalement sur le souffle et mieux encore sur le cri.

Plus dérangeant encore est ce « caca »,  qui infantilise les mères et associe l’arrivée d’un enfant à l’expulsion d’un étron.

Sommes-nous assez attentifs aux mots que nous prononçons ? Un reportage diffusé il y a quelques années présentait une école de sages-femmes en Allemagne. Les étudiantes se formaient à la pratique de l’accouchement sur un mannequin de plastique. Elles accompagnaient leurs gestes de phrases convenues, « c’est bien Mme Schmidt, encore Mme Schmidt, soufflez Mme Schmidt ».
Paroles stéréotypées susceptibles d’être indéfiniment répétées aux femmes ?

Une mère sentant le besoin de pousser ne peut se retenir. Souvent elle dira « ça pousse » plutôt que « je pousse », tant elle ne maitrise pas la vague qui vient de son ventre.
Nul besoin alors de la guider.

Cette absurde comparaison scatologique, trop souvent relatée par des parents étonnés voire choqués, vient souligner combien certains, empêtrés dans leurs routines,  en oublient le message qu’ils transmettent. Les mots, quasi vidés de leur sens,  sont répétés rituellement…

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