Touchée

Publié par 10lunes le 16 décembre 2015 dans Naissance, Profession sage-femme

 

003

Faut faire une déclaration d’AES (accident d’exposition au sang) lui dit le chef de service.
Cette phrase ne parvient pas à effacer son sourire.

Un peu plus tôt, un enfant est venu au monde,
un peu plus tôt un autre enfant a vu le jour,
un peu plus tôt, leur mère a rompu sa poche des eaux en se levant du ballon,
et juste un peu plus tôt elle était assise sur ce même ballon, soufflant paisiblement à chaque contraction.

Les deux enfants sont nés en quelques minutes.
Tellement vite que l’interne s’est précipité dans la salle pour intervenir avant de remarquer les jumeaux blottis dans les bras maternels.

Tellement vite que la sage-femme n’a pas eu le temps de mettre ses gants.
Elle a accueilli les nouveau-nés à mains nues.

Alors oui, le sourire reste accroché à ses lèvres.

D’autant que le chef de service se fait complice : 
– Quel beau cadeau, n’est-ce pas,  ce toucher peau contre peau, tes mains s’en souviendront pour toi, même quand tu seras gantée.

 

 

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Chantée

Publié par 10lunes le 14 décembre 2015 dans Naissance

 

025

Elle arrive sereine à la maternité, tellement sereine que celle qui l’accueille ne la pense pas en travail. Ni la sage-femme ni le couple ne le savent à cet instant mais leur enfant va naître dans deux  petites heures.

Petites, c’est vite dit ! Elle sent la montée en puissance des contractions et s’étonne de leur violence. Le souvenir des naissances précédentes était plus doux.
C’est la sage-femme qui lui donne la clef. Son bébé se présente le nez en l’air, une position qui complique un tantinet la dernière partie de son trajet.

Elle le sait et ça l’angoisse un peu.

Elle laisse sa voix s’élever, comme une vibration l’aidant à laisser passer chaque contraction.
Pour la soutenir, son homme entonne le même chant.
Et la sage-femme accompagne leurs vocalisations communes.

Leurs voix résonnent à l’unisson, au rythme imposé par le travail utérin.
Les sensations se font encore plus fortes, le son encore plus puissant.

Et puis l’enfant naît
et le silence se fait.

Au supposable grand soulagement de l’interne, resté hors de la salle. Lorsque la sage-femme le croise, un peu pâlot, il lui glisse
– Le chant prénatal, ça fait un peu peur quand même…

 

 

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Décompté

Publié par 10lunes le 12 décembre 2015 dans Naissance

 

 

021De génération en génération, les femmes de sa famille accouchent par césarienne.

Alors, même si son accouchement s’étire en longueur, même s’il nécessite toutes les compétences de l’équipe obstétricale, même si le mot patience est multiplement conjugué, elle est heureuse de mettre son enfant au monde sans chirurgie.
Un ultime effort, une dernière poussée et son fils glisse hors de son ventre.

Elle est épuisée mais
 découvre avec bonheur son tout-petit tant attendu.
Elle le serre dans ses bras, le hume, le caresse, l’embrasse.
Et chuchote à l’oreille de l’enfant tout neuf :
– Voilà, ça y est, on est deux !

Seuls au monde
Ou presque

Car une autre voix toussote à ses côtés,
– Enfin trois.
dit le père…

 

 

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Sportif

Publié par 10lunes le 9 décembre 2015 dans Naissance

 

018Ils sont jeunes, aux dernières heures de la grossesse et assez impressionnés par l’équipement de la salle de naissance.

Elle annonce d’emblée sa peur des aiguilles. Le protocole hospitalier oblige à poser une « voie veineuse ». La sage-développe des trésors de patience et parvient à placer le cathéter. Mais pour la jeune femme, vaincre ce premier défi n’est rien, elle redoute bien plus la pose d’une péridurale, mimant dans un geste démesuré l’aiguille censée s’approcher de son dos.

Le travail évolue, lentement, douloureusement. La froideur métallique du décor médical, l’univers inconnu, l’angoisse des moments suivants rendent le travail utérin insupportable.
Alors, au grand soulagement de son compagnon qui ne savait que faire, elle cède.
Va pour la piqûre si elle lui permet de vivre plus sereinement les heures suivantes.

La sage-femme réclame un anesthésiste et se désole de voir arriver le plus taciturne. Elle sait combien la jeune mère aura besoin de paroles et de douceur pour bien vivre la pose de l’analgésie.
Se disant qu’un peu de caressage dans le sens du poil ne sera pas de trop pour dérider le praticien, elle le gratifie d’un :
– Vous étiez attendu comme le Messie !

L’histoire ne dit pas si l’anesthésiste est devenu plus volubile.
Mais le déridage marche très bien sur le futur père, enthousiasmé de se retrouver enfin en terrain connu :  
– Oh vous aussi vous êtes fan du Barça !

 

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Incarné

Publié par 10lunes le 7 décembre 2015 dans Naissance

 

016

L’anesthésie a été posée, son bras gauche est perfusé, son bras droit entouré du brassard à tension. L’équipe attentionnée l’a protégée de la fraîcheur de l’air avec une couverture. Dans la lumière crue du bloc opératoire, un seul acteur manque encore, pourtant indispensable, le chirurgien.

L’attente lui parait longue. Elle imagine les instants à venir, craignant que l’anesthésie ne perde de son efficacité à force de patienter. La porte s’ouvre enfin, laissant passer un homme vêtu de vert, calot sur la tête, mains en l’air. L’infirmière s’affaire à l’habiller stérilement.

L’air se fait plus frais, la couverture a été retirée. Elle observe le ballet qui se réfléchit dans le miroir du scialytique, au dessus de sa tête.
Sa peau vire à l’orange au fur et à mesure des mouvements de la compresse imprégnée d’antiseptique. Les mains s’affairent maintenant à fixer les bandes de papier bleu de part et d’autre de son ventre.
Elle craint la sensation du bistouri et ferme les yeux.

Un bruit d’aspiration.
Elle ne sent toujours rien. Puis ça tire et ça remue, l’espace de quelques secondes.

Des pleurs.
Les mains hissent son enfant au dessus du champ opératoire, enroulé sur lui même, encore en position fœtale.
Le geste s’accompagne des paroles rassurantes du médecin
– Madame, voici votre bébé. Ne vous inquiétez pas, c’est votre sang.

Nimbés de l’intense émotion de la rencontre, les mots prennent un autre sens.
Celui de la filiation.

Elle accueille son enfant dans un presque cri.
– Oui ! C’est mon sang, la chair de ma chair, c’est mon fils !

 

 

 

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Ajusté

Publié par 10lunes le 6 décembre 2015 dans Naissance

 

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Enfin ils accueillent leur bébé, après un accouchement plus long et plus complexe que ce qu’ils avaient l’un et l’autre envisagé. 
La naissance inaugure une suite intense de découvertes, de sensations ; le premier cri du tout-petit, vite apaisé, son odeur, la chaleur humide de son corps. Et puis le premier regard, les mouvements de fouissement, les lèvres se refermant sur le mamelon, les premières succions, étonnamment toniques.

L’auxiliaire de puériculture propose ensuite au père de prendre son enfant. Il le cale sur son épaule, comme il s’est habitué à le faire avec leur aîné et vient doucement plaquer une première main sur le dos de son fils.
De son autre main, il cherche à soutenir son bassin.

Mais ses gestes se sont calibrés sur le plus grand.  Sa paume ne rencontre que le vide.
Lentement, il remonte et remonte encore.
Enfin, sa main vient se poser sous des fesses lui apparaissant minuscules.

 

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Faux départs

Publié par 10lunes le 24 mars 2015 dans Naissance

 

point interrogationMi mars, les Maternelles ont consacré une émission* à l’accouchement.
Je  ne vais en évoquer que deux passages.

Le premier, sidérant, est un reportage en salle de naissance. Les parents ont déjà deux filles et n’ont pas voulu connaitre le sexe de ce futur bébé. Une fois le nouveau-né posé sur le ventre maternel, la sage-femme jette un coup d’œil peu discret à son entrejambe.
Le père croise son regard et interroge Alors ?
Elle l’enjoint à regarder lui-même : c’est une troisième fille, tendrement accueillie par ses parents.  

Que se passe-t-il alors dans la tête de la sage-femme qui se met à chantonner
– Y sait pas faire les garçooooons onh. 

On va dire que c’est le stress de la caméra … mais bon.


Une fois cette anecdote – et ma honte professionnelle – ainsi déposée, j’en arrive au vrai sujet de ce billet, car l’émission abordait entre autres questions celle récurrente du « Quand partir à la maternité », assortie de son corollaire habituel « J’ai peur de pas savoir ».

Il y a deux cas de figures répond l’obstétricien invité :
– la perte des eaux : on ne se pose pas la question, c’est le moment du départ. Pour clarifier son propos à l’intention des décervelées que sont les femmes enceintes, il se veut amusant : Quand ça coule pas normal on consulte.
– les contractions. Elles deviennent de plus en plus douloureuses, se rapprochent, et quand elles sont espacées de 4 ou 5 minutes et régulières depuis deux ou trois heures, c’est le moment.

Le témoignage qui suit vient tempérer ces affirmations. La femme explique avoir attendu que les contractions soient conformes à la description donnée lors des séances de préparation. Mais une fois arrivée à la maternité, la sage-femme a constaté un faux travail et l’a invitée à repartir. Enorme déception conclue-t-elle.

La journaliste se retourne vers l’obstétricien et interroge
– Pourquoi les femmes ne peuvent-elles pas reconnaître un faux travail ?
La réponse tombe avec toute l’expertise de la faculté

– Il FAUT être examinée pour savoir.

Reprenons…

Il est d’usage d’affirmer que le début du travail se caractérise par des contractions se rapprochant progressivement, de plus en plus fortes et régulières. Mais les femmes accouchent aussi avec des contractions irrégulières, espacées ou d’emblée très proches !
Alors pourquoi s’entêter à décrire le modèle standardisé ? Surement parce que ça rassure les parents qui ont le sentiment d’être bien informés.

Sauf que… le jour J rien ne ressemble à ce qui était prévu et le discours apaisant devient anxiogène.
Certaines femmes sentent que c’est le moment mais hésitent à partir parce que le travail utérin n’est pas conforme au standard transmis.
D’autres perçoivent que rien n’est vraiment commencé mais leurs contractions « régulières et rapprochées » les font se rendre à la maternité, avec au final la déception de la fausse alerte et la crainte de ne pas savoir quand il faudra vraiment venir.

Alors, à l’inverse du médecin assurant qu’il faut être examinée pour savoir, j’affirme qu’il faut se fier à son ressenti !
Tant que la femme hésite, ce n’est pas le moment. Le top départ, c’est l’évidence du « maintenant on y va » !

Un dernier détail cependant. Même en suivant leur instinct, certaines font un petit tour « pour rien ». Mais les femmes le pressentent, elles jouent à « on dirait que j’accoucherais ». Une fausse alerte qui permet de répéter le parcours, de l’arrivée à la maternité aux différents examens d’entrée en passant par la rencontre avec la sage-femme.
Comme une répétition générale offrant un tout peu de connu avant le grand saut.

 

 

*ne cherchez pas, vu ma lenteur de production, il n’est plus en ligne 

 

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Paternité (3)

Publié par 10lunes le 23 décembre 2014 dans Naissance

 

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Je les revois pour la première fois depuis la naissance de ce tout-petit porté en écharpe par son père.

Elle évoque un brouillard de sensations et émotions.
Lui se remémore avec précision tous les détails de la salle de naissance ; les bruits, battements du coeur fœtal, bip de la pompe à perfusion, froissement des emballages stériles, heurt du plateau sur le chariot métallique, la lumière tamisée à leur arrivée puis celle plus puissante du scialytique, les odeurs, sueur, bétadine, liquide amniotique…

Il se félicite que son nouveau-né n’ait pas été lavé mais juste séché et réchauffé à la naissance. A leur demande, il n’a été baigné que 36 heures plus tard.

Il poursuit : Le lendemain, chaque fois que je prenais mon fils dans mes bras, je respirais dans ses cheveux l’odeur du liquide amniotique et toutes les émotions de sa naissance me revenaient.

Il reste un instant silencieux, envahi par le souvenir, puis ajoute de façon plus abrupte : c’était comme me faire un sniff d’accouchement !

 

 

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Paternité (2)

Publié par 10lunes le 22 décembre 2014 dans Naissance

 

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La maternité qui verra naître leur bébé impose un enregistrement permanent du rythme cardiaque fœtal. La contrainte s’avère plutôt incompatible avec les postures proposées en préparation pour améliorer le confort maternel et favoriser la progression de l’enfant.

La sage-femme qui anime ces séances propose donc aux pères de tenir eux-même le capteur. Cela permet de préserver la continuité attendue de l’enregistrement sans entraver les changements de positions.

Ce père là est plus qu’attentif aux conseils donnés. Tout au long du travail, il s’applique à déplacer le capteur de quelques millimètres, à l’orienter de quelques degrés, guidé par les battements cardiaques qui résonnent dans la salle de naissance.

Lorsque vient le moment de la poussée, il poursuit sa tâche. Main posée à plat sur le capteur, il l’oriente et suit la progression fœtale dans le bassin.

Et c’est avec cette main qu’il perçoit ce qu’il n’aurait jamais imaginé sentir.
L’épaule de son enfant, glissant progressivement pour disparaître derrière le pubis quelques secondes avant d’apparaître à la lumière.

Réelle sensation ? Simple illusion ?
Qu’importe. Ce souvenir tactile l’émerveille.

 

 

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Magicienne

Publié par 10lunes le 20 décembre 2014 dans Naissance

 

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Ils ont traversé l’Europe dans tous les sens. Au point que leurs trois premiers enfants sont nés chacun dans un pays différent.
Chacun ? Chacune plutôt puisqu’elles sont trois sœurs. Le bébé à venir respecte la tradition familiale, ce sera une fille. L’unique échographie réalisée au gré de leur errance dans un pays moins bien doté que le nôtre l’a confirmé.

Le garrrçon ce serrra pourrr la prrrochaine fois a affirmé la mère en souriant.

Une  panoplie préparée avec soin, rose du bonnet aux chaussons, attend dans un coin de la salle que ce bébé veuille bien naître.

C’est d’ailleurs ce qu’il ne tarde pas à faire, sous le regard attentif de la sage-femme. 

Une tête brune, les épaules puis le reste du corps. Une fois l’enfant posé sur le ventre maternel, aucun doute possible, cette fille annoncée est un garçon.
Ce que ne voient pas ses parents, trop occupés à couvrir les petites joues de baisers.

La sage-femme les informe donc du sexe du nouveau-né. Entre l’émotion de la naissance et la barrière de la langue, quelques instants se passent avant qu’ils ne vérifient et réalisent.
La surprise est de taille mais ils en sont ravis.

Et dans les remerciements pleins de « r » qu’ils font à la sage-femme, il y a comme l’idée qu’elle serait à l’origine d’un tour de passe-passe final. 

 

 

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