Si tard

Publié par 10lunes le 7 janvier 2014 dans Blessures

 

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Elle a appelé dès l’ouverture, demandant urgemment un rendez vous pour des démangeaisons. Vous comprenez c’est insupportable. Collègue en vacances et jours fériés de fin d’année, le planning est déjà bien rempli… devant son insistance, la sage-femme accepte de la recevoir le soir même. Sa journée sera un peu plus longue.

Elle raccompagne le dernier couple, avec le « légitime » retard lié aux consultations se succédant sans répit. L’inconnue l’a patiemment attendue.

Elle l’écoute, tente de mieux cerner sa demande. Les symptômes décrits apparaissent finalement bien discrets. Elle invite la patiente à passer derrière le paravent pour se déshabiller et range quelques papiers pour lui laisser le temps de s’installer tranquillement.

De l’autre coté du paravent, la voix s’élève. Vous faites un si beau métier !

La femme ne peut voir sa moue. Un si beau métier qui la fait travailler tard pour une banale mycose, qui fera que son petit sera surement endormi quand elle rentrera et que la dernière tétée de la journée sera pour le tire lait plutôt que pour lui… un bien beau mét…

La voix interrompt ses pensées. J’ai regardé un documentaire hier, « Entre leurs mains« *. J’ai réalisé que c’était la première fois que j’entendais parler d’accouchement physiologique. Pourtant j’ai accouché trois fois mais jamais… et puis la voix se brise. Elle pleure doucement, jamais on ne m’a dit, jamais on ne m’a accompagnée…elle pleure toujours… j’aurais tant voulu

Elle pleure de plus en plus fort, s’excusant entre deux sanglots… pardon, c’est stupide, mon dernier a quinze ans, elle pleure… et puis je vais bien… elle pleure… et mes enfants aussi … elle pleure.. mais j’ai réalisé hier que ça aurait pu se passer autrement

Je me suis sentie si seule, je me suis sentie si mal…
Son corps est secoué de spasmes, de cette douleur trop longtemps tue.

La sage-femme l’a rejointe derrière le paravent, s’est assise à ses cotés. Elle l’écoute, respecte ses silences, relance parfois de quelques paroles bienveillantes.
Au fil des mots, de sa douleur enfin confiée, enfin entendue, la femme s’apaise.

Après son départ, la sage-femme reste songeuse. Beau ou pas, que lui importe !
Elle sait l’importance d’avoir été là.

 

 *Le film est disponible  en replay ici jusque fin janvier 

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Dark side

Publié par 10lunes le 16 octobre 2013 dans Blessures

 

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Comme tout le monde, je me perds dans les méandres du net.
J’entretiens l’illusion de ne rien rater des sujets qui me tiennent à cœur en programmant de multiples alertes. Les filtres sont largement paramétrés. Au final, ça fait un gros entonnoir qui absorbe articles, vidéos, publications officielles ou officieuses, revues de presse, forum, blogs etc…

A moi de faire le tri en aval. Je saute de référence en référence en cherchant ce qui mérite d’être retenu. La pêche se révèle plus ou moins bonne et parfois très indigeste.

Ce jour-là, je tombe sur un site dédié aux questions. Un message y disait, à peu de choses près :
Depuis plusieurs heures, j’ai la diarrhée et très mal dans le dos. Je dois accoucher dans trois semaines. C’est mon premier bébé et je ne sais pas si c’est normal pour une femme enceinte. Je ne sais pas quoi faire. Aidez-moi !

Parenthèse pédagogique
Cette association dorsalgies et diarrhée est très évocatrice d’un début de travail.
– Les contractions utérines peuvent ne se ressentir qu’au niveau du dos avec un utérus évidemment contracté dans son ensemble mais une douleur projetée sur le sacrum.
– La diarrhée est souvent associée au début du travail. Ce petit signe est rarement évoqué dans nos bouquins français qui s’entêtent à décrire une illusoire et faussement rassurante analyse des contractions, rythme, fréquence, intensité … Dans d’autres pays, cet emballement intestinal fait partie des signes présentés comme annonciateurs de la mise en route.

Cet appel au secours m’a semblé doublement attristant.
Attristant de constater qu’une femme inquiète préfère lancer une bouteille à la mer plutôt que de contacter ceux qui ont suivi sa grossesse. De quelle indifférence, de quelle indisponibilité faisons-nous preuve pour qu’il soit plus facile de s’adresser à des inconnus que de passer un coup de fils aux professionnels censés être une aide et un soutien ?

Attristant de constater que rien ne change et que de futures mères se heurtent encore à l’incompréhension de leur ressenti. La préparation à la naissance est normalement un temps dédié -entre autres – à l’anticipation de ce qui va advenir pour pouvoir s’y adapter au mieux. Peut-être cette jeune femme n’a-t-elle pas souhaité ou pas pu suivre ces séances ? Peut-être les explications données n’ont-elles pas été suffisamment claires ? Quoi qu’il en soit, cela questionne à nouveau l’attitude des professionnels auprès de celles dont nous devons prendre soin…

 

Mais le surf m’amène parfois de plus mauvaises surprises encore. Il y a quelques jours, je suis tombé sur un de mes textes disons… « recontextualisé ». Je ne renie pas une virgule de ce que j’ai écrit mais mes propos sont utilisés à l’appui de théories parfaitement fumeuses à forts relents racistes dans lesquelles je ne me reconnais aucunement.

J’ai tenté d’en obtenir le retrait mais on ne discute pas avec les cons. J’ai aussi contacté « Le Plus » sans plus de succès (aucune  réponse… ça donne envie de collaborer à cet « espace participatif », dixit leur compte twitter).

Je ne donnerai pas le lien du site qui a volé mon texte. Pas envie d’en faire la publicité.
Mais si par hasard vous tombez sur ce mec, vous avez le droit de lui pourrir la vie !

 

 

 

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Faire connaissance

Publié par 10lunes le 5 mars 2013 dans Blessures

 

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L’entretien prénatal précoce est une prise de contact parallèle au suivi de grossesse permettant à une femme ou à un couple d’exprimer leurs attentes, besoins et craintes pour les aider à s’orienter dans le dédale des options qui s’offrent à eux.

Cet entretien est un échange ouvert, pas une succession de cases à cocher. Il n’empêche, certaines questions ont besoin d’être posées pour cerner le contexte.

« Est-ce votre première grossesse » est l’une d’elle. Je m’applique à parler de grossesse et non d’enfant à venir afin que la question soit claire.

« Oui, c’est la première » me répond-elle.
Débutée sur un mode joyeux, notre discussion révèle au fil des minutes une anxiété croissante. Elle dit sa crainte des rendez-vous médicaux, des nombreux examens complémentaires, déplore cette médicalisation qui  » l’empêche de profiter de sa grossesse « …
Je tente de comprendre l’origine de son angoisse. 
Et c’est ainsi qu’au détour d’une phrase, une IVG et deux fausses couches viennent s’ajouter à cette « première ».

 

Ce petit texte pour introduire les portes ouvertes proposées par l’ANSFL pour marquer la journée des droits des femmes. Ce sera l’occasion d’évoquer deux outils de prévention, le frottis cervico-utérin et l’entretien prénatal précoce.
Le 8 mars prochain, contactez le cabinet de sage-femme de votre secteur et faites connaissance !

 

 

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Fuir

Publié par 10lunes le 25 novembre 2012 dans Blessures

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Fin de visite à domicile. En sortant de l’immeuble, le soleil est radieux et les oiseaux chantent. C’est un quartier résidentiel, quasi désert en milieu de journée. 

Plus loin dans la rue, des éclats de voix ; en contrebas, un couple gesticule. L’espace d’un instant, j’imagine une bruyante complicité amoureuse. Puis un cri, déchirant ; la femme s’enfuit en courant, poursuivie par son « compagnon ».  

Le temps de manoeuvrer pour quitter un parking étroit, je la vois s’engouffrer dans une rue adjacente et la perds de vue. Je croise un homme seul, vociférant, poings serrés. Un peu plus loin, sous un abris de bus, une bande de jeunes juste sortis du lycée voisin. Loin du brouhaha désordonné habituel, ils encerclent une jeune femme en pleurs. J’apprendrai plus tard qu’ils se sont interposés et ont mis l’homme en fuite.

Je m’arrête, propose mon aide… Terrorisée à l’idée de se retrouver seule, elle bondit dans la voiture,  et s’effondre sur le siège passager. Je farfouille à la recherche d’un sachet de mouchoirs et démarre pour l’éloigner de son agresseur. Nous roulons au hasard en attendant qu’elle puisse me dire où l’emmener.

Entre ses sanglots, elle commence à raconter. Il a crié puis frappé ce matin et, parce qu’elle tentait de fuir les coups, l’a poursuivie hors de l’appartement… Ce n’est pas la première fois. 

Elle retrace le cercle habituellement décrit de la violence conjugale, tension/agression/déni/rémission. Il est si malheureux après, si gentil. Comme souvent, elle s’accuse ; c’est de sa faute à elle, parce qu’elle ne trouve pas de travail et qu’ils n’ont pas d’argent. Alors ça l’a énervé ce matin qu’il n’y ait plus de café…

Elle ne sait pas où aller, ne connaît personne. Amoureuse, elle a tout quitté,  famille, amis, études, pour le suivre.

Si j’aborde systématiquement le sujet en consultation  – Avez vous subi des violences dans votre vie ?– dans l’ambiance feutrée du cabinet, la brève hésitation, le léger mouvement de tête ou même le oui franc n’ont pas cette terrible présence. Ici, sa joue tuméfiée et les sillages du rimmel sont d’une toute autre réalité. Je rassemble mes esprits pour tenter quelques paroles sensées, rappeler que personne n’a le droit de l’insulter, de la frapper, que c’est interdit par la loi…

Que puis-je faire pour elle ?  Je lui propose d’aller porter plainte. Elle refuse. J’évoque une main courante, pour au moins laisser une trace de ce qui vient de se passer et parviens à la convaincre.

Dès qu’il comprend l’objet de la plainte, le gendarme qui la reçoit appelle à ses cotés une collègue feminine. Ils sont attentifs, patients, font preuve de beaucoup d’humanité, de douceur dans leurs questions.

Je témoigne rapidement et m’apprête à m’en aller. D’autres visites m’attendent. Elle a expliqué qu’elle n’avait pas d’argent pour rejoindre sa famille. Je lui laisse les quelques euros que j’ai sur moi.
Quelques euros pour me dédouaner de ne pas faire plus, de me sauver sous prétexte de travail.

Je retrouve le soleil et le chant des oiseaux, à la fois soulagée et honteuse de l’être. 

 

 

Fédération Nationale Solidarité Femmes

 

 

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Taire

Publié par 10lunes le 14 novembre 2012 dans Blessures

 

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Fin de matinée, fin de consultation. Elle se penche pour extirper un porte-carte de l’immense besace posée sur le fauteuil voisin, murmure quelques mots, inaudibles, se tait, continue à farfouiller. Mais un très neutre «Vous souhaitiez ajouter quelque chose ?» libère un flot de paroles. Elle évoque son couple, dérive sur celui de ses parents  puis, sautant de génération en génération, convoque tout son arbre généalogique.

Son récit la submerge. Je l‘écoute, tendue vers elle, attentive à l’accompagner du regard, de quelques mots. Dans sa famille, aussi loin qu’elle remonte, naître fille n’est  que très lourd fardeau. Ni bonheur ni plaisir mais renoncements, sacrifices, maltraitances ; la féminité est une malédiction.

Petit à petit, ses mots et ses pleurs se tarissent. Elle s’en va.

Moi qui peux me retrouver l’œil humide au simple récit d’une naissance un peu chaotique, d’une désillusion modeste, je me sens étonnamment calme.

Je m’affaire à ranger un peu avant d’aller manger ; mes pensées vagabondent…

Un peu plus tard, ma collègue psychologue passe la tête à la porte et s’invite à une causerie informelle. Nous parlons de tout et de rien. Sa question anodine « Tu vas bien toi ? et ma réelle surprise en m’entendant répondre : Pas du tout…»

Ce sont maintenant mes larmes qui coulent en évoquant les grandes lignes de ce que je viens d’entendre.

Elle écoute, me relance quand je bute, des mots légers, à peine posés ; mes émotions se décantent. Je suis inquiète pour les filles de cette patiente, pour la petite dernière à peine née. Comment leur mère pourra-t-elle les préserver de cette lourde généalogie alors qu’elle la subit encore au quotidien ?

Elle m’aiguille doucement sur ce que je pourrais lui dire. Il ne s’agit que de signifier à cette jeune femme que je l’ai entendue, afin de pouvoir l’orienter ensuite vers des lieux d’aide et de soutien. Je bataille, je m’entends batailler sur ce que je ne peux pas dire, sur ce que je pourrais mal dire, trop dire…

Toujours par touches légères, elle révèle le décalage entre mes peurs et les quelques mots suggérés.

Je ne cède rien, en appelle à ma fonction de sage-femme, à mes « limites de compétence »…
… puis soudainement mon malaise prend sens.

Cette autre mère il y a longtemps, son histoire plus que difficile ; cette femme que j’avais accompagnée pendant de longs mois, qui m’avait donné sa confiance, raconté son passé, ses blessures…

Je me revois précisément quelques quinze années plus tôt ; le lieu, l’heure où je reçois son appel. Elle est inquiète  pour son bébé. En l’écoutant, une évidence s’impose à moi, les symptômes de l’enfant sont une mise en scène de l’histoire maternelle.

Si fière d’avoir trouvé le lien, de comprendre ce qui se joue, je lui assène mon interprétation en une seule abrupte phrase.
Je le regrette dans l’instant mais il est déjà trop tard. Le fil est brisé.

Me reste la mémoire de ma jouissance à « savoir » s’entrechoquant avec la violence de ce que je lui imposais.
Me reste la culpabilité.
Ce matin-là, le souvenir de cette femme a croisé la route de celle qui venait de quitter mon bureau.

 

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Chronique de la haine ordinaire

Publié par 10lunes le 28 avril 2012 dans Blessures

 

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La maternité en attente de nouveaux locaux est vétuste. Juste deux salles de naissance et un bloc opératoire. Pas de salle de garde. Le bureau des sages-femmes se résume au dessus d’un antique chariot au blanc piqueté de rouille servant à faire les « soins ». Entre deux tournées de chambre, il est remisé à côté des spéculums en métal qui trempent dans le liquide de désinfection.

Pas de néonatalogie, évidemment ; juste un incubateur, dans la seule salle de naissance disposant des branchements nécessaires.

Ladite salle est occupée par une jeune femme noire qui vient de mettre au monde son premier enfant.

Dans la couveuse, derrière elle, ce n’est pas son bébé que l’on surveille mais celui né un peu plus tôt dans la salle voisine. Il va bien.

Evidemment, il aurait été plus simple d’inverser les salles de naissance mais la nécessité de recours à la couveuse ne s’est révélée qu’à la fin de l’accouchement, bien trop tard pour déménager tout le monde.

Le papa du bébé mis en surveillance vient d’arriver. Il n’a pas assisté à la naissance et souhaite voir son enfant. Rien de plus légitime…

Dans la salle où nous surveillons son bébé, la jeune femme vient d’ accoucher ; impossible de la ramener dans sa chambre tout de suite. Je viens donc lui demander l’autorisation de faire entrer le père. Elle accepte avec chaleur, s’excusant presque d’occuper les lieux.

La salle est rapidement rangée. La maman réinstallée, recouverte d’un drap. Son petit tête paisiblement. Je peux inviter l’homme à entrer.

En franchissant la porte, il jette un œil à la jeune accouchée qui l’accueille en souriant. Sans la saluer, il s’approche de la couveuse, contemple un instant son enfant puis lance de façon suffisamment distincte pour que personne dans la salle ne puisse douter des paroles prononcées  « J’espère qu’elle ne va pas déteindre sur lui « .

Je l’ai viré.


Tout rapport avec les débats actuels ne serait que pure intention.

 

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Larmes

Publié par 10lunes le 20 décembre 2011 dans Blessures

 

L’ovale perçant la face supérieure du parallélépipède cartonné laisse s’échapper des volutes de fin papier blanc.
La boite de mouchoirs me nargue au rythme accéléré de son épuisement…

Est-ce le changement de saison, la pluie qui s’invite sans discontinuer depuis plusieurs jours ou la simple occasion d’une oreille attentive ? Ces femmes et ces hommes viennent pour de multiples raisons mais au final, chacun se met à pleurer

Elle pleure sur son accouchement gâché par une sage-femme blasée, annonçant avec indifférence que ce sera trop tard pour la péridurale, levant les yeux au ciel à ses plaintes, détournant le regard à ses demandes de soutien. Elle a puisé dans le souvenir heureux de la naissance précédente la force de pousser son enfant dans cette salle d’accouchement froide et sans âme.

Il pleure sur son fils ainé, ex adorable bambin plombant l’ambiance familiale depuis l’arrivée du second. Ses colères incessantes provoquent chez son père une irritation croissante. Il ne le reconnaît plus, mais surtout ne se reconnaît pas dans des élans de violences qu’il a du mal à contenir. En filigrane, une plus sombre histoire, celle de sa propre enfance.

Elle pleure sur son rêve évanoui. Après deux accouchements plus que physiologiques, instinctifs, juste accompagnés par des sages-femmes discrètes et attentives, elle découvre le monde de la pathologie. Sa santé s’est entre temps dégradée et nécessite un suivi rapproché. Elle alterne consultations avec de multiples spécialistes, examens de contrôles, bilans sanguins, échographie et autres réajustements de ses traitements. Chaque rendez vous hospitalier vient sonner un peu plus fort le glas d’une naissance naturelle. Ce bébé viendra au monde au son des bip scandant la bonne évolution du travail. Et s’ils en comprennent la nécessité, elle pleure sur cette dernière naissance qui va lui échapper, il pleure de la voir si triste.

Il pleure sur leur amour fusionnel disparu, sur sa compagne happée par leur enfant. Il lui semble qu’il n’a plus de place et cherche désespérément, tel un ainé jaloux, à attirer son attention.

Elle pleure sur cette grossesse longtemps attendue, tant rêvée après deux fausses couches. Mais tout se révèle si difficile; les kilos s‘installant et déformant son corps, le manque du tabac, les week end festifs écourtés par la fatigue, l’insouciance perdue, la libido effondrée, les tensions avec un compagnon supportant mal les changements liés à la grossesse. Si loin de l’épanouissement promis.

Tapies dans le placard, d’autres boites cartonnées attendent leur tour.

 

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Juliette

Publié par 10lunes le 16 septembre 2011 dans Blessures

 

Le soir de ce 21 juin, l’enfant danse dans son ventre comme les feux de la Saint Jean dansent l’été. Au matin du 22, il ne danse plus.

Elle l’appelle, le stimule, respire plus fort, s’allonge, se relève… Elle fait ce matin là tout ce qu’elle peut pour que l’enfant endormi se réveille. Mais Juliette ne bouge pas.

Déjà elle sait mais ne veut pas savoir.

Trajet angoissé vers la maternité, attente à la porte des urgences, l’étudiante sage-femme qui cherche le cœur fœtal et n’entend que les battements maternel – son cœur à elle qui bat plus vite, si vite, parce qu’elle sait déjà ; puis l’étudiant en médecine, silencieux devant l’écran d’échographie, guettant un mouvement qu’il ne trouve pas ; enfin le médecin senior venu confirmer ce que chacun a déjà compris « j’ai une mauvaise nouvelle… »

Elle ne veut pas, ne peut pas entendre ; les mots prononcés n’ont aucun sens, les émotions se bousculent. Fuir, s’enfuir et rentrer à la maison poursuivre les préparatifs ;  la naissance est prévue dans un mois et si elle ne se dépêche pas, rien ne sera prêt à temps…

Non, non, non, NON, l’inconcevable qui chemine et s’impose.

Dans la tempête, il lui semble que la nouvelle est à peine annoncée que déjà l’on veut la faire accoucher. L’étudiante lui tend un verre d’eau et un comprimé.
Elle a alors la force de demander pourquoi, de refuser, de réclamer le temps de dire adieu.

Pendant trois jours encore, elle porte Juliette au creux de son ventre et de son cœur avant d’accepter de la laisser s’en aller plus loin.

Et elle sourit à celle qui lui annonce « Vous allez accoucher » car avec ces trois mots, cette sage-femme lui reconnait sa place de mère, redonne sens à ce qui est en train de se passer.
Elle met au monde leur bébé et même s’il a cessé de vivre, il est à tout jamais leur enfant.

Juliette a été accueillie, caressée, bercée par ses parents.
Grâce à une équipe respectueuse sachant leur en laisser le temps, ils ont pu lui dire adieu.

 

 

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Déniée

Publié par 10lunes le 13 juillet 2011 dans Blessures

 

De presque aussi loin que je me souvienne, j’affirme ma confiance dans le ressenti des femmes enceintes.
Ce jour là, ma profession de foi s’est révélée désincarnée.

Fin d’après midi. Au cinquième mois de sa grossesse, elle appelle pour partager son inquiétude. Elle ne se sent pas bien sans parvenir à préciser mieux ce qui se passe. Elle décrit quelques tiraillements abdominaux qu’elle identifie comme des contractions. Rien de violent, mais le sentiment lancinant que quelque chose ne va pas. Nous faisons un premier point par téléphone, pas de douleur, pas de signes d’infection urinaire, pas de fièvre, pas d’événement notable ces derniers jours, son bébé bouge bien… Je lui propose de la recevoir après mes rendez-vous programmés, dans moins de deux heures. Cherchant à apaiser ses craintes, j’ajoute que ses symptômes m’apparaissent tout à fait banals.

Elle arrive les traits tirés, visiblement anxieuse. A nouveau, je ne perçois rien d’inquiétant dans les sensations qu’elle décrit. Je suis rassurée et me veux rassurante. Mon cerveau refuse d’entendre la sonnette d’alarme, cette irrationnelle angoisse croissante chez une femme habituellement sereine.

Je m’attache à relativiser son ressenti ; ces tiraillements sont certainement ligamentaires, cette fatigue bien compréhensible au vu de ses deux aînés qui réclament énergie et disponibilité.
L’examen clinique va à coup sûr me permettre de la tranquilliser.

Le coeur du bébé galope, l’utérus semble un peu tendu. Au toucher vaginal, la situation bascule en quelques secondes ; son col est déjà dilaté de deux bons centimètres et la poche des eaux bombe sous mes doigts.
Adressée en urgence à l’hôpital voisin, ils ne pourront rien faire. Les quelques kilomètres qui séparent le cabinet de la maternité ont suffi à l’utérus pour poursuivre sa dilatation. Elle perdra son trop petit enfant peu après.

La croire immédiatement n’aurait, il me semble, rien changé au dénouement.
Mais je me suis retrouvée en flagrant délit de pouvoir médical. Je pensais savoir et ne l’entendais pas.
Mes belles théories sur la compétence des femmes n’ont pas résisté à cette violente mise en situation.

Cette erreur, comme d’autres, m’anime encore.
Lorsqu’une femme évoque une inquiétude irraisonnée, je tente d’en décrypter l’origine ; parfois trop d’informations erronées sur le net, trop d’affirmations sans nuance dans la presse dédiée, trop de conseils avisés des copines…

Mais s’il s’agit d’un ressenti profond, d’une « intime conviction »,  je m’applique à prendre cette alerte en compte.

 

 

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Réconciliée

Publié par 10lunes le 20 juin 2011 dans Blessures

Son premier enfant est né par césarienne en cours de travail car il ne supportait plus les contractions utérines.
Elle qui pendant neuf mois avait annoncé sa crainte farouche d’un accouchement médicalisé se voit brutalement projetée de l’univers presque apaisé de la salle de naissance au monde froid et aseptisé du bloc opératoire.

Elle se retrouve nue, allongée bras en «croix », poignets liés aux supports de part et d’autre de la table d’intervention. Un champ opératoire en non tissé bleu s’élève devant ses yeux, le puissant faisceau du scialytique se dirige sur son ventre, sa peau est badigeonnée de l’ocre et froid liquide désinfectant. Puis résonne le son métallique du plateau d’instrument ; la main du chirurgien s’est emparé du scalpel.
Elle est terrorisée.

Peu après, son enfant nait, crie faiblement. Elle l’entrevoit rapidement avant qu’il ne soit emmené dans la salle contigüe pour le désobstruer et l’assister dans ses premiers moments de vie extra utérine.
Il lui est ramené de longues minutes plus tard et posé contre elle, au creux de son épaule. Elle voudrait le prendre dans ses bras mais ses mains restent liées. Elle ne peut qu’appuyer sa joue contre le sommet de son crane.

Lorsqu’elle évoque ensuite cette naissance, elle désigne l’anesthésiste comme le responsable de sa détresse. C’est lui qui l’a positionnée sans ménagement, qui l’a crucifiée sur la table, qui a refusé de délier ses poignets, lui encore qui n’a pas eu les paroles empathiques dont elle avait tant besoin. Elle ne décolère pas.

A nouveau enceinte, elle retourne en consultation préanesthésique. Hasard de la vie, parmi la bonne dizaine de praticiens les assurant, c’est celui qui l’avait prise en charge lors de sa césarienne qui la reçoit.
Cette rencontre lui donne l’occasion d’exprimer la colère retenue depuis plusieurs années. Intransigeante, elle ne choisit pas ses mots, n’adoucit pas son propos et dévide âprement sa longue liste de reproches.

Elle est écoutée attentivement par le médecin qui ne cherche pas à écourter le rendez-vous. Il ne s’excuse pas, mais concède la brutalité de certains gestes, développe les motifs médicaux qui justifiaient l’enchainement de ses actes, reconnait son mutisme en le liant à l’urgence de l’intervention. Enfin il exprime son regret qu’elle ne soit pas revenue le voir plus tôt pour pouvoir s’en expliquer.

C’est ainsi quelle pourra m’annoncer avec un grand sourire « j’ai revu mon bourreau ».
Le début de l’apaisement.

 

 

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