Temps mort

Publié par 10lunes le 2 avril 2018 dans Blessures, Militer, Petites phrases

 

3 mois de silence…
Faut y aller se dit-elle, sinon ce minusculissime caillou du net passera à la trappe

Et j’y perdrais le plaisir de partager ici mes coups de cœur et mes coups de gueule.

Mais trois mois de silence, c’est justement parce que les coups de gueules abondent ces derniers temps sur les réseaux sociaux.
Les tranchées se creusent, chaque jour plus profondes, chacun brandissant sa banderole, chacun s’essayant à la petite phrase assassine censée emporter la victoire.
On n’avance pas, on se braque.

Pourtant il y a faire, beaucoup, alors je vous balance en vrac quelques épisodes récents, juste pour affirmer ici aussi que oui faut balayer devant notre porte, que oui, on peut faire mieux et que ce qui déconne c’est pas toujours de la faute à… mais aussi de notre faute à chacun.
En vrac j’ai dit, ce qui me donne un alibi pour vous présenter un écrit mal ficelé.


VO + Cabinet de collègue sage-femme

Coup de fil d’une autre sage-femme lui réadressant une patiente qui déménage sur son secteur. Ladite consoeur lui résume le dossier par téléphone tout en confirmant qu’elle en transmettra la copie intégrale.
Du lien, des transmissions, une apparente attention aux besoins de la femme dont elle parle. Tout cela serait idéal si à un moment de la conversation on n’avait entendu …
« Oui Madame, vous pouvez remettre votre culotte »
Espérons au nom du secret médical que la dame « sans culotte » était bien celle qui déménageait.

VO + Journée de mises à jour en gynéco obstétrique
Le programme est dense ; parmi les interventions prévues, celle du Ciane sur les violences obstétricales.
Le public – majoritairement composé de médecins spécialistes en gynéco-obstétrique – interagit lors des communications, questionne, argumente, démontrant sa réelle volonté d’apporter les meilleurs soins.
Vient le tour du Ciane. Le discours est posé ; il ne s’agit pas de désigner des coupables mais de pointer des dysfonctionnements et d’en rechercher conjointement les solutions. Pourtant, cette intervention suscite les soupirs énervés de la salle. Les apartés se multiplient, plus ou moins discrets, « On sauve la vie de femmes et d’enfants –  les gestes ne sont pas fait par plaisir – pas le temps du consentement en urgence – on connait notre boulot… »
Une seule fois, la salle semble approuver une phrase de la représentante du Ciane. Elle expose la nécessité d’un suivi psychologique pour certaines femmes les ayant contacté après des situations mal vécues.
Le public respire et se félicite ; oser confondre soins et violences, ça relève donc bien de la folie douce.

VO – Cabinet, premier RDV du matin
Ils ont traversé de très sales moments, avec un nouveau-né menacé de séquelles irréversibles. Le parcours a été long et difficile mais les derniers examens sont finalement rassurants. Le petit bonhomme qui tète pendant la consultation est tiré d’affaire.
Leur récit à deux voix des jours passés à l’hôpital mêle stress majeur vécu pendant cette longue attente et humanité sans faille de tous les soignants rencontrés dans ce grand CHU. Ils décrivent une réelle écoute de leurs besoins, soulignent l’honnêteté de l’obstétricien ré-analysant avec eux le déroulé de l’accouchement, s’interrogeant sur certaines de ses décisions. Ils saluent l’attention chaleureuse des équipes, les nouvelles bonnes ou mauvaises mais toujours données et expliquées, remercient ceux qui les ont soignés et qui ont pris soin d’eux.

Il n’y aura pas de conclusion à ce billet, si ce n’est l’invitation à s’abstenir de tout jugement tranché et définitif sur les soignants et les patients, les sages-femmes et les gynécos, les petites maternités et les grands CHU voire les femmes et les hommes…

 

 

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Intim-e-r

Publié par 10lunes le 25 novembre 2017 dans Après, Blessures, Petites phrases, Pffffff, Vie des femmes

 


 

En cette journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, laissez-moi vous conter une brève histoire.

 

 

Son accouchement a été long, difficile, douloureux, laborieux… et s’est terminé par un forceps et une épisiotomie*.

Deux mois plus tard, elle retrouve le gynécologue qui l’a « accouchée » lors de la consultation postnatale.

« – Alors comment allez-vous ? commence t-il jovialement, peu attentif à sa démarche lente et à ses traits tirés

Pas très bien docteur. J’ai eu très mal dans les semaines suivant l’accouchement. Je ne pouvais même pas m’asseoir. Ca va un peu mieux maintenant, mais la cicatrice reste vraiment douloureuse.

Et la sexualité, ça se passe comment ? dit le médecin, visiblement peu impressionné par le témoignage de la patiente.

Mais docteur, je viens de vous dire, l’épisiotomie me fait encore mal alors je ne vois vraiment pas comment je pourrais penser à …

Mais, la coupe t-il sèchement, il faut que vous y pensiez ! Sinon, il ne faudra pas vous étonner que votre mari aille voir ailleurs… »

 

* L’histoire m’a été racontée et je ne sais rien du dossier médical, des circonstances de l’accouchement et de ce qui a motivé ces gestes. Je ne souhaite évoquer ici que le déroulement atterrant de cette « consultation ».

 

 

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ELLE

Publié par 10lunes le 18 avril 2017 dans Blessures

 

Un jour, une « thérapeute alternative » à base de développement personnel, coaching, massages énergétiques, concentrés floraux et autres produits dérivés m’a dit :
-« Lola, tu as de la colère en toi, je peux t’en libérer.
Surtout pas, cette colère est mon moteur » ai-je répondu dans la milliseconde tant c’était évident.
J’aurais tout autant décliné sa proposition si elle avait concerné mon addiction au chocolat ou quelque autre faiblesse inhérente à ma condition d’humaine…
Mais ce jour-là, ce n’était pas des moyens dont je me défiais mais de leur but.

Car cette colère m’anime, parfois trop, parfois inutilement voire contre-productivement.
Elle m’accompagne depuis des années, depuis le début, depuis ma naissance.

J’avais écrit ici il y a 7 ans : je suis née du ventre d’une femme terrifiée et absente.

Depuis, je sais chercher à réparer ce que cette femme a subi ; non par ma faute mais par mon fait, nouvelle-née trop vite arrivée dans sa vie et trop vite sortie de son ventre.
Son vécu de la maternité fût d’abord malheureux puis réparateur.
Presque malgré moi, mon premier poste m’a fait retrouver ceux qui lui avaient permis de vivre un accouchement heureux.

Je ne serais pas la sage-femme que je suis sans cette rage toujours présente de ce que l’on fait endurer aux femmes.
Je ne serais pas la femme que je suis sans la fragilité, l’hypersensibilité qui me malmènent mais me nourrissent et peut-être s’enracinent dans mes premières heures de vie, loin d’elle.
Je ne serais pas la militante que je suis sans l’image de cette femme viscéralement de gauche, engagée dans de multiples combats.

Plus rien n’est réparable pour elle maintenant, mais je voulais, parce que ce blog n’aurait pas existé sans elle, lui dire merci ici.

 

 

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Bataille !

Publié par 10lunes le 28 juin 2016 dans Blessures, Militer, Pffffff, Profession sage-femme

 

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Non, je ne me fendrai pas d’un énième billet sur #NosAmisduSyngof. Je dirais même que là ce soir, je n’ai plus du tout envie d’en sourire. L’immensité de leur mépris, leurs approximations  volontaires, leurs accusations sans fondement… Trop c’est trop.

Ce ne sont que les représentants d’une profession et j’ose espérer qu’ils ne représentent qu’eux-même. 
Mais comme ils sont toujours en place, je vais finir par en douter.

Je vous invite à vous faire votre propre opinion en lisant leur dernier torchon communiqué de presse.

A vous de bosser : le débat est ouvert et les commentaires aussi.
Je les espère nombreux, parce que cette bataille d’un autre âge est à la fois dérisoire et déprimante.

 

NB  : ils ont une page facebook aussi, rendue célèbre par leur avant-dernière polémique. Vous aurez peut-être envie de copier là-bas ce que vous écrirez ici…

 

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A son corps défendant

Publié par 10lunes le 8 mars 2016 dans Blessures

 

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Les jours défilent, les semaines s’enchaînent, pas le temps d’écrire, même pas le temps d’avoir de l’inspiration, quelques mots jetés çà et là sur une feuille volante ou un post-it informatique avec l’espoir que ça puisse un jour aboutir à un billet.

Mais pour le 8 mars, j’écris quoi ?
L’inspiration, c’est pas sur commande. Alors j’écris… rien.

Et puis hier un mail vient éclairer une journée pas folichonne à base de grossesse non désirée, violences, suivi médical abscons et autres joyeusetés. La journée du « pas droit des femmes ».

En substance le mail disait : « On s’était causé y a 4 ans parce que je cherchais une sage-femme pour un accouchement à domicile, je viens enfin de la trouver pour ma troisième grossesse. Pour la deuxième, la maternité s’annonçait accueillante mais le jour de la naissance, j’ai pas eu le choix… Si tu veux je t’en raconte plus pour le blog »

Je veux oui, d’autant que les droits des femmes, c’est aussi d’avoir le droit de choisir ce qui leur convient le mieux pour leur accouchement.

Alors elle m’a raconté
Et je vous raconte à mon tour.

Elle met son premier enfant au monde de façon suffisamment « classique » pour savoir que ça ne lui convient pas.
Pour son deuxième enfant, à défaut de sage-femme prête à l’accompagner pour une naissance à domicile, elle trouve une petite maternité – moins d’une naissance par jour – réputée accueillante.

Elle rencontre la cadre du service pour évoquer son projet d’accouchement physiologique. C’est quoi un accouchement physiologique ? lui est-il répondu. Mettons ça sur le compte d’une réelle volonté d’écoute et de la nécessité de mettre des mots précis sur des concepts qui ne sont même pas clairs pour les professionnels (au point qu’il leur est parfois demandé d’écrire des « protocoles » d’accouchement physiologique. Plus antinomique que ça tu meurs ; mais bon, là c’est pas le sujet…)

Ce premier contact un peu frais est très largement compensé par une seconde rencontre ; ils visitent l’établissement avec une sage-femme à l’écoute, ouverte à toutes leurs demandes ; pas de perfusion, liberté de mouvement, clampage tardif du cordon…. Ils se sentent entendus, respectés.
Ils sont confiants.

Le jour J arrive. Le travail avance vite. Elle est à 9 cm de dilatation quand ils sont accueillis par une sage-femme qu’elle ne connait pas. Elle est installée en salle de naissance. On lui parle de perfusion, elle refuse, se raccrochant aux paroles de la première sage-femme rencontrée  « Si vous le souhaitez, on peut ne poser qu’un cathéter ».
La sage-femme de garde s’étonne de son refus : Mais POURQUOI vous refusez la perfusion…?  Elle ne cède pas et obtient son cathéter, posé sans ménagement, après plusieurs essais infructueux de la sage-femme, par un anesthésiste  fanfaronnant  « Et si vous avez besoin, on peut aussi poser une péri ».

On les laisse enfin tranquilles quelques minutes. Elle trouve la position qui la soulage le mieux, à quatre pattes (en position mains-genoux 😉 )
Mais la sage-femme revient, Moi je ne fais pas les accouchements comme ça, et lui impose une position gynéco.
Tout s’enchaîne trop vite. Pas d’accompagnement, pas de respect de ses demandes. Elle crie qu’elle n’y arrivera pas. Pourtant, l’enfant naît rapidement. Le cordon est coupé tout aussi rapidement. Elle ne s’en aperçoit que trop tard, comme elle découvre trop tard aussi que son bras est branché à la perfusion refusée.

L’immense bonheur de la rencontre avec sa nouvelle-née se teinte de la déception de n’avoir pu se faire entendre.

Un peu plus tard, la sage-femme  la (se) félicite. Vous voyez, vous y êtes arrivé !

 

 

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Clémente

Publié par 10lunes le 28 janvier 2016 dans 9 mois, Blessures

 

Je le savais pourtant qu’elle attendait ce résultat, qu’elle se rongeait d’angoisse, que les délais de réponse qui lui avaient été annoncés étaient bien trop courts. J’avais tenté de corriger sans oser trop insister.

Et puis ce courrier qui m’attend depuis hier. En mon absence, mes collègues ouvrent « mes » résultats de labo mais cette enveloppe neutre n’avait l’air de rien, elles n’y ont pas touché.

Moi non plus, je ne l’ai pas ouverte tout de suite. J’ai profité de la pause café du midi pour terminer la pile. Un faire-part, une brochure pour un congrès très éloigné de mes centres d’intérêt, quelques résultats d’analyse arrivés le jour même, le chèque d’une femme venue avec sa carte bleue ( j’ai pas de lecteur de carte), une énième pub tentant de se déguiser en information professionnelle et puis cette enveloppe blanche… et son destin à l’intérieur.

Nous avions rendez vous une heure plus tard.

J’ai bêtement pensé qu’elle savait déjà, que puisque le courrier était posté de l’avant-veille, on lui avait communiqué les résultats, qu’il était stupide de l’appeler une heure avant notre rencontre pour le vérifier.

Je l’ai vue dans la salle d’attente, fermée, stressée, pas libérée… le doute m’a traversé – à peine – juste assez pour que je m’entende prononcer avant de me l’être formulé…
– Tu as eu tes résultats ?
Sa tête a fait non.

– Mais c’est bon ! Je les ai reçus, tout va bien !

Elle a pleuré toutes les larmes retenues depuis trois semaines ; j’ai pris sa main.
J’ai un tout petit peu – discrètement – pleuré avec elle et je lui ai demandé pardon parce qu’une heure de plus au bout de trois semaines, oui ça compte quand même.

Alors elle a dit le truc le plus gentil du monde.
Elle a dit :
– Mais c’est mieux comme ça. Je n’aurais pas voulu être seule, c’était bien d’être avec toi pour savoir.

 

 

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Réaliste

Publié par 10lunes le 10 décembre 2015 dans Blessures, Petites phrases

 

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Dans l’histoire de la famille, il y a ce petit garçon devenu grand pour qui tout le monde pronostiquait le pire, au point de conseiller à ses parents une interruption de grossesse.
Il y a aussi ce grand professeur qui a cherché plus loin, s’attachant à mieux décoder les images échographiques -encore bien imprécises à l’époque- en envisageant de possibles diagnostics moins abrupts.

Grâce à lui, ce petit garçon est né, a grandi, est maintenant un adulte en pleine santé et parfaitement intelligent.
« Intelligent » est à souligner, parce que ce sont les images cérébrales qui alertaient l’équipe médicale.

Forcément, elle connait l’histoire, le grand professeur est une icone familiale.
Des années plus tard, les hasards de la vie lui font retrouver le même neurochirurgien dans un amphi. Il projette aux étudiants des images échographiques pour évoquer certains pronostics inquiétants contredits ensuite par la parfaite évolution des enfants. Il s’attache à rabattre la superbe de la médecine, souligne l’étendue de ce que nous ne savons pas encore, rappelle la prudence dont chacun doit faire preuve dans une démarche diagnostique.


Ce qu’il résume dans une phrase :

– Rappelez-vous toujours d’une chose, le génie ou la connerie, ça ne se voit pas à l’échographie !

 

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Primum non nocere

Publié par 10lunes le 22 novembre 2015 dans Blessures

 

4092855689_a29d36435fCette semaine,  j’assistais à un congrès périnatalité, évidemment organisé bien avant les attentats.  Il a été maintenu, assorti de quelques mesures de « sécurité » : Je peux voir votre valise, vous n’avez pas de bombe hein ? Ahahaha…

Nous étions dans une petite ville balnéaire, désertée par ses habitants aux premiers jours de l’automne, presque isolés du reste du monde.

Discuter EBM et puissance statistique par ces temps heurtés s’annonçait dérisoire. Pourtant, nous y sommes arrivé.

C’était comme une bulle de normalité, un espacé préservé qui faisait du bien.
Je ne sais pas si l’ombre des attentats planait sur nos têtes, si la chaîne de solidarité qu’ils ont déclenchée y était pour quelque chose mais ce congrès était étonnamment apaisé. Pas de grands discours, de décorum, de querelles d’ego et même pas de pingouins. Pontes et plèbe ont fait assaut de jeans-baskets.

L’essentiel était ailleurs. Comme la promesse d’une obstétrique redevenue humaine.

Dénoncer l’hypermédicalisation inutile et anxiogène de ce concept très français qu’est la menace d’accouchement prématuré.
S’attacher aux modalités des annonces faites aux parents lors de problèmes découverts pendant la grossesse.
Remettre en cause des pratiques qui font mal aux tenants de la physiologie comme l’épisiotomie (simple rappel bien sûr, mais toujours  bienvenu) ou –  sujet plus inattendu – le clampage immédiat du cordon…
Pour certains, dont je suis, qui ont toujours laissé le cordon cesser spontanément son battement afin de permettre la poursuite des échanges sanguins entre mère et enfant, cela pourrait apparaître comme la réinvention de l’eau chaude. Mais c’est la réinventer avec des données et des études à l’appui ; et donner ainsi les moyens à chaque praticien de s’affirmer scientifiquement face à des protocoles obsolètes et obtus.

Les interventions ont encore traité de prévention, de travail en réseau et d’usagers indispensables pour empêcher les professionnels de penser en rond…
Même le toujours polémique sujet des maisons de naissance a été abordé avec respect bien que la tension soit un poil plus palpable.

Et puis le congrès a pris fin, chacun est rentré chez soi, retrouvant état d’urgence, infos, hommages et appels à résistance.

Impuissante face à la terrible absurdité du monde, je veux croire qu’une société équitable et solidaire se construit dès les premiers instants d’une vie. Je ne peux rien sauf respecter parents et nouveaux nés, laisser les émotions s’exprimer, prévenir, accompagner, soutenir.
En toute humanité.
Parce que ça s’enracine où la violence, à quel moment de la vie ?

 

Crédit photo

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L’impudent

Publié par 10lunes le 3 novembre 2015 dans Blessures

 

Elle vient de l’Est, il vient du Nord. 717277b042a447b809047a545289eefb-d4f7eaa
Deux cultures qui se rencontrent ; deux éducations, deux façons presque opposées d’envisager le couple, le corps, la maternité, la parentalité.

Leur amour s’est incarné dans l’attente d’un enfant.
Cette  grossesse se révèle pourtant être un perpétuel défi, les obligeant chaque jour à trouver comment conjuguer leurs traditions familiales. Le choc des cultures se concrétise autour de l’accouchement. Elle n’imagine pas qu’il soit présent, il n’envisage pas d’être absent.
Ils s’aiment ; ils en parlent. Elle accepte sa présence à condition qu’il ne puisse rien voir de ce qui se passe « en bas ». 

La sage-femme qui les accueille se montre très respectueuse de leurs attentes. Elle ne fait aucune remarque, ne dit rien qui pourrait laisser penser que leur demande est inhabituelle.

Elle est installée en salle de naissance, allongée sur le lit d’accouchement, habillée d’une trop courte blouse blanche piquetée de bleu. Comme demandé, un drap recouvre le bas de son corps. Attentive, la sage-femme s’assure de la couvrir quand elle se relève et se penche en avant pour la pose de la péridurale, prend soin de n’abaisser qu’un peu le drap quand il faut à nouveau ceindre son ventre des sangles du monitoring. Lors des examens, elle glisse sa main gantée en ne relevant qu’à peine le pan de tissus. Ils se sentent en confiance.

Le travail évolue, vient le moment des efforts de poussée. Elle est installée sur les jambières de skaï, le drap tendu sur ses cuisses. Il est debout à ses côtés, tient sa main, souffle avec elle, pousse avec elle. La rencontre tant attendue ne devrait plus tarder.
C’est une clinique privée et la consigne est d’appeler l’obstétricien pour la naissance. Lorsqu’il entre dans la pièce, la sage-femme lui glisse quelques mots pour expliquer la présence du drap. Elle n’aura pas le temps de terminer sa phrase.
Ne sachant rien, ne cherchant pas à savoir, l’obstétricien s’exclame C’est quoi cette connerie ! arrache le drap et le jette à terre.

Elle se sent humiliée, il se voit impuissant à la protéger.

Leurs larmes ponctuent le récit de cette naissance et ce ne sont pas des larmes de joie.

 

 

 

Crédit photo : Ashley Madden

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Etre choisie, ou pas.

Publié par 10lunes le 20 octobre 2015 dans Blessures, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

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Notre première rencontre a tout dû au hasard. Il fallait une sage-femme pour assurer sa sortie de maternité, c’est tombé sur moi.

Une grossesse longtemps espérée.
La médecine s’était imposée, d’abord pour pallier les défaillances du corps, ensuite pour accompagner les mésaventures successives venues angoisser ces neuf mois. Parmi elles, la certitude que la chirurgie serait nécessaire à leur enfant.

J’arrivais dans cette histoire trop lourde sans rien en savoir. Elle m’a fait confiance.

Il y a eu les opérations, les sales peurs, les bonnes nouvelles.
Le suivi post natal s’est étiré plus qu’à l’habitude, petite fenêtre se voulant banale dans ce parcours qui ne l’était pas.
Elle ne m’avait pas choisie mais nous avons longtemps cheminé ensemble.

Pour sa deuxième grossesse, arrivée quand elle ne l’attendait plus, elle m’a vraiment choisie. Mais quelques semaines plus tard, le temps s’est suspendu. Une fausse-couche, techniquement banale, si douloureuse à vivre.
J’étais là.

Elle m’a encore choisie quand un nouvel enfant s’est invité. Il a grandi assez pour qu’elle le sente bouger, se réjouisse et fasse confiance à la vie. Chienne de vie qui s’est arrêté un jour sans explication.
J’étais là toujours pour accueillir ses pleurs et sa révolte.

Le temps a passé. Je n’ai plus eu de nouvelles ; mais elle traversait souvent mes pensées.

Autre temps, autre lieu. Nous sommes plusieurs sages-femmes à nous retrouver lors d’une journée du réseau régional. On cause, on râle et on rigole. Et puis l’une d’elle me glisse  Je vois une de tes anciennes patientes.  Quelques indications et je risque un prénom puis un nom. C’est bien elle.

Blanc.

Après tout ce que nous avons partagé, après le temps donné sans compter, la disponibilité, l’énergie mise à la soutenir… elle préfère s’adresser à une autre. Je rumine l’information, me sens comme une amoureuse trahie. Elle m’a abandonnée.

Bizarre inversion, ce n’est plus elle qui aurait besoin de moi mais moi qui ait besoin d’elle.

Je me replonge dans son dossier, cherchant à travers les lignes quel impair j’ai commis, me ronge de ce qui aurait pu m’échapper. Si je me réjouis sincèrement que sa grossesse se déroule bien, je m’attriste de ne pas être à ses côtés.
Je ne suis plus aimée…

Le week-end me permet de prendre la distance qui me manquait.
Je sais.

Je suis le mauvais objet. Présente à ses cotés pour toutes les galères, je suis la porteuse de poisse désignée.
Elle a souhaité repartir à zéro en choisissant une autre sage-femme.
Elle a eu raison.

Et ça ne me fait presque plus mal.
 

 

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