Risque, risque, rage.

Publié par 10lunes le 19 novembre 2017 à 19 h 31 dans Médias, Militer, Pffffff

 

Au titre de « blogueuse intéressée par les violences obstétricales et gynécologiques », j’ai reçu il y a un mois  le « Livre noir de la gynécologie » de Mélanie Déchalotte.
Je l’ai dévoré d’une traite et me suis promis de venir vous en parler ici.
Et puis… rien.Incapable d’écrire deux lignes.
Ces témoignages attristent, atterrent, enragent, désespèrent… Je n’ai pu, dans un premier temps, m’empêcher de faire des hypothèses, essayant de comprendre une situation, de justifier une intervention. J’aurais voulu lire en miroir les mots des soignants revenant sur ces paroles agressives ou ces geste brutaux réalisés sans explication ni consentement.
J’avais envie de comprendre.
Pour finalement comprendre que l’essentiel dans ces témoignages n’est pas le contexte mais le ressenti des femmes.
Ces récits participent à la « libération de la parole » souvent évoquée ces dernières semaines.
Ces récits pourraient venir enrichir la réflexion des soignants.

Cause toujours !
Deux débats récents montrent qu’il n’en est rien.

Le premier opposait Mélanie Déchalotte au Dr Gilles Sournies. Je l’ai suivi de loin grâce au live-tweet de Mme Déjantée, alias Béatrice Kammerer.
J’en extrais un passage sur l’expression abdominale. Rappelons que, depuis déjà dix ans, la Haute Autorité de Santé ne la « recommande pas ». Pourtant des soignants protestent de la salle :  « On ne peut pas vous laisser dire que l’expression abdominale cause des déchirures ! »  protestation mise à mal par le texte de la HAS qui précise « Deux études de bonne qualité méthodologique ont montré que l’expression abdominale est un facteur de risque de déchirures du sphincter anal et de déchirures périnéales du 3e degré ».
Pire encore, un autre osera ajouter « C’est qu’elle voulait pas d’épisio, c’est pour ça qu’elle a le cul explosé ! »

Compétence, respect et bienveillance sont convoqués de toute urgence.

Le second débat a lieu sur le plateau de « Allo docteurs ». Il réunit trois intervenants, Mélanie Déchalotte, la Pr Alexandra Benachi, gynécologue obstétricienne à l’hôpital Antoine-Béclère à Clamart et Anne Marie Curat, présidente du conseil de l’ordre des sages-femmes.
Clairement les trois médecins du plateau offrent un front uni. En témoigne la première question posée « Vous en pensez quoi de ce bouquin (sic) ? »

La Pr Benachi semble bien commencer en affirmant qu’il n’est pas question de nier la réalité des violences obstétricales mais son ton change très rapidement. Elle accuse la journaliste « J’ai lu votre livre, je n’ai pas appris grand-chose » et enchaîne sur la nécessité d’être constructif, de ne pas se limiter à dénoncer et de trouver des solutions.
Témoigner n’est donc pas suffisant ? Serait-ce aux femmes et aux médias d’être constructifs ?

Alexandra Benachi cherche à différencier les mauvais soignants des bons et exonère ceux-ci d’une phrase  « On vit en permanence dans l’urgence ». L’urgence et le risque seront ses leitmotivs durant toute l’émission. Petit florilège.
– Il y a des gestes médicaux pour sauver la mère et l’enfant.
– On ne va pas demander tout le temps le consentement, quand l’enfant va tres mal, quand la mère saigne très vite.
– On est dans l’urgence en permanence.
– Il est très important de ne pas idéaliser l’accouchement, c’est un moment très à risque.

Alexandra Benachi reprend Mélanie Déchalotte lorsqu’elle évoque certaines conséquences graves de l’expression abdominale, « Ce sont des pratiques exceptionnelles qu’elle semble aussitôt justifier en ajoutant il faut probablement les remettre dans leur contexte ».
Elle feint ensuite de penser que le consentement éclairé oblige à prévenir de l’intégralité des risques. Mélanie Déchalotte rappelle qu’il ne s’agit pas de tout évoquer mais d’expliquer ce que l’on va faire et d’obtenir l’accord de la femme avant de le faire.
Encore une fois, le médecin invoque l’urgence. La journaliste la contre, soulignant que tous les accouchements ne sont pas « code rouge ».
« Oui concède Alexandra Benachi qui poursuit, Bien sur qu’on doit informer mais je mets en garde aussi contre le consentement éclairé avec tous les risques de l’accouchement que l’on devrait expliquer à la pauvre femme qui est enceinte pour la première fois, qui est toute contente. On ne va pas lui sortir la liste de toutes les catastrophes qui peuvent arriver non plus. »

Mélanie Déchalotte souligne la loterie liée aux pratiques très différentes d’une maternité à l’autre. Si les uns le font, pourquoi les autres ne le feraient pas.  La réponse est surréaliste : « Si vous prenez un médecin qui exerce depuis 30 ans et que vous lui dites demain de ne plus faire d’épisiotomie, c’est comme si l’on vous disait de traverser au vert et plus au rouge, va y avoir des accidents ».
De même, la ventouse devient un instrument « qui peut décoller la tête du bébé, et faire des hématomes. Quand il y a des anomalies du rythme, parfois on ne peut pas l’utiliser, c’est pas si simple » soupire Alexandra Benachi.

Quand on lui demande d’expliquer les niveaux de maternité, la réponse est attendue. « Le type 1 c’est l’accouchement normal sans pédiatre sur place, il y a les types 2 A et 2 B et le type 3, c’est là où il y a le plus de sécurité avec la réanimation pour le nouveau-né également ».

Evidemment l’accouchement à domicile est balayé d’une phrase. « Il n’y a pas de sécurité, ce n’est pas vrai. A l’époque où les femmes accouchaient chez elles, les femmes mourraient, il y avait des infections, les enfants allaient mal. »

Les interventions de Anne Marie Curat ont été nettement plus dignes, insistant sur le respect de la parole des femmes et la nécessité de travailler entre professionnels mais aussi avec les « usagers » à améliorer la situation. Elle a ensuite évoqué les alternatives à l’accouchement hospitalier que sont les maisons de naissances et les accouchements à domicile.

Au final, les propos d’Alexandra Benachi ne peuvent être qualifiés de faux, mais ils manquent cruellement de mesure. A l’entendre, aucun accouchement ne se passe normalement. Pour mieux enfoncer le clou, elle choisit d’ailleurs de conclure sur le risque « En maison de naissance, les femmes sont à bas risque mais on ne peut dire que l’accouchement est normal qu’a posteriori, une fois que l’enfant et la mère vont bien… »

Tenez-vous le pour dit, l’accouchement c’est dan-ge-reux, toujours.
Et ce danger justifie toutes les dérives puisque c’est pour votre bien.
Une seule conclusion à tout cela, aux femmes de crier plus fort encore pour que le message soit enfin entendu.

 

 


Il y aurait tant d’autres choses à dire, par exemple

  • le reportage sur la maternité de Besançon inauguré par un accouchement en position gynécologique, poussée bloquée et coaching vocal de 4 (quatre!) soignants « encore encore encore, plus fort plus fort plus fort »
  • la manœuvre de Couderc présentée comme une règle pour préserver le périnée. Je serais curieuse d’avoir l’avis des collègues passant par ici.
  • les chiffres fantaisiste sur la fréquence des épisiotomies, 37 % dans la présentation du reportage, 32 % en 2010 et 22 % en 2016 selon Alexandra Benachi  alors qu’ils sont respectivement de 27 et 20 %
  • le choix de consacrer le débat aux violences obstétricales. Les violences gynécologiques permettent plus difficilement de s’abriter derrière l’urgence.

 

 

9 commentaires sur “Risque, risque, rage.”

  1. ambre dit :

    tu veux l’avis de la sf aad? je doute que la poussée bloquée préserve le périnée, déjà, quelquesoit la manoeuvre finale. préserver le périnée, c’est changer de position, « pousser » en pensant à respirer pour oxygéner les tissus, laisser le périnée se reposer et se détendre entre chaque au lieu d’être distendu à fond par la présentation… bref,j’ai pas tout regardé du in vivo à besançon mais j’ai pas aimé…

    1. 10lunes dit :

      Je suis bien d’accord Ambre. Mais ma question portait surtout sur cette fameuse manœuvre qui me parait tres agressive pour le périnée antérieur.

  2. Nathalie dit :

    « les propos d’Alexandra Benachi ne peuvent être qualifiés de faux » : je ne suis pas d’accord! Elle a dit des choses fausses quand elle parlait du danger de l’accouchement à domicile et qu’elle justifiait cela avec des liens historiques simplistes. La recherche montre que la sécurité de l’accouchement ne varie pas selon le lieu d’accouchement. Outre-manche les gynécologues recommandent officiellement aux femmes en bonne santé d’accoucher à domicile, car la sécurité est la même, de plus il y a moins d’interventions. En France les gynécologues continuent de faire de la désinformation. Or c’est une violence obstétricale de cacher aux femmes (notamment multipares) que l’AAD présente les meilleurs résultats.
    Ici des détails sur la sécurité de l’accouchement à domicile où on peut puiser des contre-arguments:
    https://accoucheralamaison.ch/la-securite-de-laccouchement-a-domicile/

    1. 10lunes dit :

      C’est vrai, raccourci un peu rapide de ma part, par souci d’éviter l’accusation de naïveté irresponsable. Il ne s’agit pas d’opposer à Mme Benachi la certitude que dame nature fait toujours bien, mais de rappeler qu’elle le fait souvent…

  3. Bonjour, j’ai assisté à la rencontre entre Mélanie Déchalotte et Dr. Sournies en début de mois. Je la raconte en détails dans un article : https://www.doula-mama.com/le-livre-noir-de-la-gynecologie-melanie-dechalotte-lyon/
    Au plaisir d’échanger avec vous !

    1. 10lunes dit :

      Merci pour ce compte-rendu détaillé !

  4. Sln dit :

    Bonjour. J’ai accouché 2 fois, dans 2 maternités distinctes. Rien de totalement noir ni de totalement blanc mais ce qui m’a marqué c’est le peu d’explications reçues. Un exemple : lors de mon deuxième accouchement, rapide, sans complication, on m’a interdit de m’asseoir sur une chaise, penchée en avant pour mieux gérer les contractions sous prétexte que j’avais perdu les eaux et que cette position risquait de provoquer une procidence du cordon. On m’a demandé d’être assise, en tailleur pour refermer le bassin. J’ai demandé en quoi cette position est moins risquée et pourquoi refermer le bassin alors que j’étais dilatée à 8. Je n’ai jamais eu de réponse. Autre exemple, on m’a demandé de pousser en bloquant et non en expirant car cette technique était qualifiée de « dangereuse » ? Je fais confiance et je ne remets pas en cause ce qui est dit, mais une meilleure compréhension peu amener à une meilleure coopération entre future mère et équipe. Malheureusement, combien de fois m’a-t-on intimé de me conformer à des instructions sous prétexte que toute autre option serait dangereuse sans plus d’explication, que ce soit pendant ou après l’accouchement ?

    1. 10lunes dit :

      Il faudrait avoir l’énergie de revoir la sage-femme, le médecin, l’équipe, un peu à distance de l’accouchement. Pour avoir des explications et être en mesure d’insister, argumenter, réclamer des précisions etc…Je le suggère assez souvent, parce que ça peut permettre d’avoir de vraies réponses et de comprendre et accepter a posteriori certains actes, et parce que ca peut aider les soignants à réaliser les incompréhensions, les explications trop succinctes, le jargon médical etc.
      A la condition d’être entre « gens de bonne volonté »…

  5. Philomenne dit :

    « L’accouchement est dangereux », on le dit et on le répète… Ben oui, on utilise la peur pour bâillonner les parturientes. Avec la peur, on nous tient. La peur, c’est le truc qui fait tout accepter. Même l’inacceptable. La peur est un instrument de la prise de pouvoir sur le corps des femmes.

    Et il me semble qu’en plus des problèmes -réels- de consentement et d’explications non données, on passe, encore et encore, à côté du premier problème qui est la position gynécologique imposée à la parturiente. Elle n’a aucune justification médicale et pourtant on continue à obliger les femmes à se mettre sur le dos pour accoucher alors qu’on sait que cela provoque bien des problèmes. Même dans le discours des gens qui militent pour un accouchement respecté, il n’est pas si fréquent d’en entendre parler.

    Je pense que pourtant, la première revendication devrait être à cet endroit : laissez les femmes accoucher dans la position qui leur convient. Moi qui ai eu la chance d’accoucher à la maison, j’ai aussi eu celle de choisir la position dans laquelle je me sentais bien (comme par hasard, pas sur le dos les pieds en l’air !) et ma sage-femme m’a appris à accoucher sans pousser. Parce que quand on est verticale, il suffit d’ouvrir la porte. Pas besoin de prendre un bélier pour l’enfoncer (verbatim !). Total : une naissance en douceur et un périnée intact.
    Ce qui me révolte, c’est que je suis une privilégiée alors que cela devrait être la norme. (SF adorée, si tu passes par là, je t’embrasse.)

    Tant qu’on ne remettra pas en question le « dogme » de la position gynéco pour accoucher, on ne me convaincra pas que l’obstétrique est là pour le bien des femmes et des bébés (alors qu’elle devait l’être).

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