Mea culpa

Publié par 10lunes le 26 novembre 2016 à 09 h 26 dans Militer

 

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Commençons par une brève et vielle histoire :

Il est 19h. Cela fait 23 heures que suis de garde à la maternité, seule sage-femme présente et responsable à la fois du service et des salles de naissances. Je n’ai pas du tout fermé l’œil et pas vraiment posé mes fesses depuis mon arrivée ; j’ai grignoté de la main gauche en remplissant mes dossiers de la main droite et j’ai pissé quand j’en avais le temps, c’est-à-dire pas souvent.
Une chambre sonne. Je frappe à la porte, entre, réponds à je ne sais plus quelle demande au sujet du nouveau-né et m’apprête à repartir quand la jeune mère me remercie par un truc du genre « C’est formidable ici, vous avez toujours le sourire ».
Du coin de la chambre s’élève alors une autre voix, celle de la grand-mère qui tempère la gentille phrase de sa fille  d’un « Ben c’est normal, c’est leur boulot » prononcé sans nuance.

Je suis repartie blessée par cette remarque parce que oui, je trouvais « normal » que l’on me remercie de mon sourire encore présent après cette garde harassante.

Mais en y repensant 25 ans plus tard…

Ces derniers jours, le mot maltraitance a occupé mes pensées.

Il y a eu les récits gentiment adressés pour nourrir mon avent bienveillant. Certains ne relatent que ce qui devrait faire notre quotidien, une très banale et surtout très normale bientraitance assimilable à mon sourire d’il y a 20 ans. D’autres débutent par une situation de maltraitance compensée ensuite par la sollicitude d’autres soignants qui du coup apparaissent exceptionnellement attentifs.

Il y a eu les discussions, ici et ailleurs, plus audibles que certains non-débats parce qu’évitant les jugements définitifs pour privilégier l’analyse fine et la réflexion partagée.

Il y a eu cette réunion professionnelle où des soignants de qualification, région et exercice divers, tous sincèrement attachés à bien faire, s’emparaient chacun de l’étendard de la bientraitance pour défendre leur pré-carré.

Il y a eu ce fil twitter de IuliaLathebiosas@JGiovacchini et ces quelques mots « la médecine est une domination consentie » se mettant à clignoter dans mon cerveau insomniaque.

Il y a eu cette femme rencontrée très récemment en suivi post natal, évoquant avec des étoiles dans les yeux le respect de ses demandes par son obstétricien alors que, plus en mesure de décoder, je n’entendais dans son récit que consultation bâclée et sous-entendus ironiques.

Et puis il y a eu la soirée d’hier, passée à suivre par SMS les tribulations d’une amie sage-femme accompagnant une proche aux urgences gynécologiques d’un CHU.

L’évidence s’est imposée : je me suis plantée !

Alors je réitère mon erreur en répétant que le mot maltraitance recouvre de multiples réalités. Que certaines sont le fait de brutes absolues et inexcusables, que d’autres maltraitances ne sont pas plus excusables mais que peut être leurs auteurs pourraient l’être un peu.
Je m’enfonce en souhaitant que l’on mette avec les soignants au banc commun des accusés la formation, le paternalisme, l’organisations des soins, les conditions de travail, la dérive médico-légale et tant d’autres mécanismes complexes…
Je répète ma crainte d’une bataille rangée inutile parce que stérile.

En un mot comme en cent, l’analyse binaire ne me convient toujours pas.
Mais je commence à admettre qu’elle est le moyen le plus sûr d’être entendu.

 

 


  • Conséquence directe de ce que j’ai écrit plus haut, je ne me lance pas dans un « Avent bienveillant » (et du coup dans aucun Avent faute de munition)
  • C’est un détail mais la suite du dernier billet arrivera un de ces jours

 

 

12 commentaires sur “Mea culpa”

  1. 10lunes dit :

    Je copie ici avec l’autorisation de son auteur le fil twitter évoqué dans le billet :
    Bref, j’ai lu Les brutes en blanc. Je vais en causer brièvement. Le sujet m’intéresse personnellement (je suis malade longue durée) et aussi professionnellement (j’étudie l’histoire de la médecine).
    Le livre est bien fichu, écrit de façon fluide, sans jargon, et il parvient assez souvent à dépasser le stade de l’anecdote. Je craignais beaucoup l’approche « histoire vraie » mais elle reste discrète. Winckler propose vraiment une réflexion générale.
    En réalité la seule chose que je lui reproche vraiment c’est sans doute la rareté des références à d’autres travaux en éthique médicale. Parce que si en France on en fait un peu quand même. En philosophie notamment. Par exemple je collabore régulièrement avec des MdC de Philo qui ont conçu des master pro en ce sens. Cet aspect manque un peu.
    Bon, sur Hippocrate évidemment j’aurais à dire mais pas le propos ici. Ça n’invalide pas son propos. Ce qui me sidère un peu après lecture c’est plutôt la polémique qui a suivi la parution. Des médecins qui sont parfois des gens que je respecte, que je lis, que je suis de près, ont poussé les hauts cris. Ils ne se reconnaissaient pas dans ce portrait.
    Mais moi, en tant que patiente, je dois avouer que je les reconnais. Plus exactement (et on touche là le noeud du problème) je reconnais La Médecine telle qu’elle se pratique sur moi. Et sur mes proches. Et Dieu sait que j’ai un bon médecin que j’apprécie et qui me soigne de son mieux ! Comment dire ? Ces réactions ressemblent beaucoup au Not all men ! quand on dénonce le sexisme Ou Not all white ! Pour le racisme. Personne n’est jamais coupable et pourtant tt le monde se sent visé.
    C’est le propre d’un système de domination qui a réussi : les victimes sont inaudibles et les bourreaux inconscients. Parce que ce qui pose problème dans l’exercice de la médecine (et ce depuis l’Antiquité : Winckler idéalise carrément sur ce point) C’est la question de la domination. Comme la domination politique c’est une violence consentie mais c’est toujours une violence. Les médecins qui refusent d’être pris pour des « brutes » parce qu’ils ne se sentent pas des brutes sont sincères et aveugles. Autant que le sont les hommes qui refusent d’entendre parler de sexisme social parce que « non pas eux ! »
    Mon médecin est bienveillant et compétent. J’ai confiance en lui. Mais souvent et absolument sans le vouloir il me brutalise. J’ai pris conscience de cette difficulté à admettre la domination quand on est dedans quand j’enseignais en lycée.
    Mettre une note m’est devenu rapidement insupportable. Mais il a fallu que j’en sorte pour comprendre pourquoi Et comprendre que ce n’était pas un problème lié à ma personne mais à un système. Et que donc je pouvais bien noter avec toute la bienveillance que je voulais : ce serait tjrs violent parce que c’est fait pour !
    Donc la médecine est une domination consentie. D’où l’importance extrême d’en avoir conscience, sans fausse pudeur.
    Et comme contrairement aux notes, on ne peut pas s’en passer : ça implique que les médecins, bienveillants ou pas, acceptent le constat.
    Un système où on doit se fier pour n’être pas trop violenté à la bienveillance de ses agents est pervers.
    Ça signale un manque terrible de réglementation et de contrôle. Après seulement on pourra être bienveillant.

    1. Gaëlle dit :

      Extrêmement intéressant… Comme cette personne je reconnais qu’individuellement les soignants ne sont pas des brutes, loin de là, mais en tant que patiente j’ai à mon « actif » (ou plutôt mon passif) une liste de brutalités subies (en particulier en gynéco) longue comme le bras. Et c’est là que la réflexion sur le pouvoir devient indispensable.
      Bonne réflexion à nous tous sur le sujet, pour qu’à l’avenir être brutalisé en médecine devienne l’exception et non le quotidien…

  2. Emilie.a dit :

    Quel dommage, je l’aimais tant ton calendrier de l’Avent… Il montrait que, oui, le rapport avec le monde médical peut être serein et bienveillant.

    1. Morgan dit :

      Complètement d’accord… Snif… 🙁

  3. Emy dit :

    Il est difficile de sentir le système quand on est plongé dedans.
    De l’extérieur, ayant des notions en neurosciences basiques, je n’arrive toujours pas à comprendre comment les soignants pourraient fonctionner en tant que soignants dans un rythme hospitalier et même en cabinet qui les poussent à être en perpétuel déséquilibre physiologique. PERSONNE ne peut se comporter de façon bienveillante tout au long d’une garde de plus de 6 h.
    Avoir ses besoins de bases satisfait c’est l’énergie qu’il faudrait pour bien soigner et ce n’est pas dans ce sens que va le système administratif de santé.
    C’est le même constat dans beaucoup de systèmes à forte inertie : qui a pu concevoir par exemple qu’un adulte seul puisse assurer la sécurité d’un groupe de 25 à 30 enfants de 3 ans ? et que les enfants y apprenne autre chose que la loi du plus fort ? la structure oblige alors les enfants, quel que soit l’éducation des parents vers une violence de relation …et le professeur également parce que contrôler les risques dans ce contexte devient contrôler en tant que troupeau.
    Quand je parle de ça avec mes partenaires faisant parti de l’éducation nationale on m’explique que  » toi de toute façon tu n’aimes pas les profs »…

    Pour moi, mais c’est peut-être idiot, c’est le même problème, on ne part pas de ce que avoir besoin le professionnel de terrain pour atteindre ses objectifs mais de ce que des administrateurs pensent qu’ils ont besoin le tout enrobé dans une sacralisation des pratiques et des traditions.
    Les initiatives personnelles sont noyées dans la masse du système, dans les contraintes du système.

    Une collègue et amie ne comprenait pas qu’avec toute l’énergie des professionnels et les moyens mis en REP+ (nouveau modèle des ZEP en éducation ^^), on n’arrive pas à plus diminuer les décrochages au collège.
    … oui, toute l’énergie pour les amener à aimer apprendre, etc … broyée par le reste du système dirigiste et paternaliste, qui écrase et stigmatise toute variation de la norme.

    oui … je crois que moi non plus je ne suis pas trop d’humeur  » avent » ça ira mieux lundi quand les enfants me feront un peu oublier ^^

  4. philomenne dit :

    D’abord il y a 25 ans, c’est toi qui étais maltraitée. De garde depuis 23 heures, seule pour gérer tout ça… C’est la maltraitance ordinaire de l’institution et c’est la première qu’il faut interroger. Je ne pense pas qu’on puisse être vraiment bien traitant si on est maltraité, à moins d’être suicidaire (en cela je rejoins le commentaire précédent, je crois). Et j’admire le fait que tu étais quand même encore capable de sourire.

    Ensuite je suis d’accord pour remettre en question la formation des soignants. Il n’y aurait pas autant de soignants « ordinairement maltraitants » si la formation était bien traitante et poussait à la bienveillance. Commençons par prendre le problème à la racine, oui.

    Et, tant qu’on y est, interrogeons notre culture. En matière de médecine qui concerne exclusivement les femmes, notamment, il y aurait beaucoup à faire. Arrêter de trouver « normal » de soigner moins bien une femme qu’un homme, de la rendre responsable de sa souffrance en lui disant que c’est dans la tête ou qu’elle est douillette, etc. L’obstétricien dont je parlais en bas de ton billet précédent parlait de ses patientes en disant « les bonnes femmes », il les maltraitait, les méprisait, etc. Mais he ! J’aimerais savoir pourquoi il a choisi cette branche de la médecine. Quelles motivations profondes ? Quels comptes à régler avec les femmes ? Et pourquoi, pendant ses études, personne ne l’a amené à s’interroger sur ce sujet ?

    Et dernier point, il faut se replacer dans un contexte plus large : il n’y a pas que les soignants qui soient maltraitants. En réalité, toute profession peut l’être (sans vouloir me vanter, j’avais écrit un billet sur les techniciens maltraitants, il y a quelques années : http://lagricultureetautreschosesdelavie.fr/?p=226)

    Peut-être que la bien traitance parfaite n’existe pas, c’est comme ça. Mais ce qui compte à mes yeux, c’est d’éviter la grosse maltraitance insupportable (la violence, le mépris…) et pour le reste, de s’interroger, en permanence.

  5. Magali dit :

    Ah, on y est, la discussion avance..Là, ça devient vraiment intéressant parce que l’on commence a envisager des ébauches de solutions. Le système induit la maltraitance, c’est ce que Winckler, disait, donc, oui, il va falloir repenser la formation, de toute urgence.. et oui, il y a sans doute pas assez de garde-fou.. le nombre de copines qui se font tutoyer d’entrée de jeu par leur gyneco, par exemple, cela m’a toujours interpellée..
    Quant à la personne qui se demandait pourquoi les medecins choisissent telle ou telle spécialité, j’ai cru comprendre q’ils ne pouvaient pas choisir, c’est selon les notes obtenues à l’examen..

  6. Zab dit :

    C’est très beau ce que tu fais là, 10lunes. Je regrette que tu renonces à ton calendrier de l’Avent, je trouve que ça n’a rien à voir. *hugs*

  7. Dr MG dit :

    Bonsoir

    J’ai lu avec intérêt ces échanges.
    J’ai pensé très fort à Etienne de la Boétie, plus de 500 ans déjà !!!
    « Soyez résolu de ne plus subir et vous voilà libre ».
    Vaste programme dans une société toujours plus dominante.
    Ne plus subir ?
    Mais comment faire ?
    La Boetie a raison mais comment faire?

    Je lis qu’il faut modifier la formation.
    Pensez vous que ce serait le solution?
    Moi je ne penses pas car comme cela est signalé, la plupart des médecins sont aveugles à leur propre maltraitance mais aussi aveugle au fait qu’elle existe de façon « généralisée » (voir les réactions au livre de Winckler).

    De plus, nous fonctionnons tous avec nos croyances.
    La maltraitance est une réalité mais que certaines « croyances » nient.

    Pour moi, comme le montre certain commentaire, c’est toute la société qui est maltraitante.
    Peut être car la domination règne en maître et cela ne semble pas près de changer.

    Donc je suis pessimiste d’une possible évolution de la société mais optimiste sur de possible changements individuels.
    Le changement ne viendra que du changement individuel et il changera la société, quand ses individualités seront devenues la majorité.
    Aujourd’hui nous en sommes très loin, mais:
    « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

    Marc

  8. Caroline dit :

    « Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent jamais responsable » (Voltaire) Voilà pourquoi aucun médecin ne se reconnaît dans le portrait de la médecine décrite par Winckler…

  9. Veronique dit :

    Bonjour Dixlunes,

    Je regrette votre calendrier de l’Avent.
    Et par ailleurs je partage le point de vue de Philomenne « C’est la maltraitance ordinaire de l’institution et c’est la première qu’il faut interroger. » 23 heures de garde, c’est inhumain !
    Réveillons les patients pour qu’ils demandent des conditions de travail bientraitantes pour les soignants !
    Je suis d’accord avec le parallèle de l’EN : C’est comme les parents qui veulent que la maîtresse s’occupe mieux de leur enfant. La bientraitance entraîne la bientraitance !

    Ces changements vont être longs, certains vont jouer les imbéciles, certains le resteront quoiqu’il arrive.
    Mais ça vaut le coup!

  10. claire dit :

    bonjour,
    Cette réflexion de la grand-mère me rappelle ceci :
    J’ai trouvé pour garder ma petite, une « nounou » extra.
    A chaque fois que je la remercie, elle me répond, « c’est normal, c’est mon travail ». Oui, mais…
    On est des humains, recevoir des éloges de notre travail est gratifiant et je crois nécessaire pour savoir que nous prenons la bonne direction.
    Cette mamie a raison dans le sens où être bienveillant fait partie du travail des soignants, mais a tort de penser qu’une parole de sympathie est inutile.
    Les soignants aujourd’hui, n’ont même plus le temps de nouer des relations de confiance suffisantes pour recevoir les paroles de sympathie ou de déception qui leur permettraient de savoir quelle direction ils prennent : bientraitance ? maltraitance ? (il faut penser ces deux termes comme une échelle avec plein de nuances entre les deux)

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