Leçons de l’expérience, épisode 1

Publié par 10lunes le 20 novembre 2016 à 19 h 03 dans Formation/déformation

 

 

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Il y a longtemps, très  longtemps, tellement longtemps que j’étais jeune et juste accouchée, j’ai suivi une formation centrée sur le toucher.

Nous apprenions comment être dans un contact différent, plus attentif à celui que l’on touche, comment des gestes similaires en apparence pouvaient générer des ressentis multiples et contrastés. Nous apprenions à poser nos mains à l’écoute d’un enfant niché dans l’utérus maternel. Nous apprenions comment une femme enceinte et ses proches pouvaient sentir le bébé se blottir au creux de leurs mains.

Au final la découverte de choses toutes simples, devenues évidentes au fil des années et qui font encore mon quotidien.
Ca c’est pour le versant positif.

L’autre versant, c’est une sorte de formatage dont je n’ai pris conscience que bien plus tard.
Au cours du stage, on nous avait indiqué que la future mère devait se mettre en sous-vêtements lors des séances. Ca ne nous était pas expliqué, juste énoncé comme une évidence.
De retour dans ma maternité, ravie de mettre en pratique ce que je venais de découvrir, j’ai respecté la consigne. Cela me semblait d’autant plus anodin que le déshabillage était banal en consultation obstétricale. A l’époque, le toucher vaginal mensuel était encore un incontournable.

Habituée j’étais, habituée j’ai fait.

Je n’ai pas compris tout de suite combien cette « habitude » créait une sorte de rapport hiérarchisé détestable entre la patiente allongée et dévêtue et la soignante en blouse et debout.

J’ai mis… des années à penser que je pouvais procéder autrement et simplement préciser avant la séance de prévoir une tenue permettant de découvrir le ventre.

Comme je dois être  « un peu »  lente, il m’a fallu encore quelques années pour réaliser que si je percevais un  enfant à travers la paroi utérine, mais aussi au travers de toutes les couches séparant cet utérus de la peau, je n’étais plus à une épaisseur de vêtement près…

Si je vous raconte ça, c’est grâce ou à cause de la lecture des commentaires de mon dernier billet.

Parce que, pendant toutes ces années, personne hélas ne m’a jamais fait aucune remarque. Si quelqu’un m’avait questionnée sur le pourquoi du déshabillage, j’aurais surement réalisé et abandonné cette stupide consigne bien plus tôt.

Mais, si au lieu de me faire remarquer l’absurdité de la pratique, l’on m’avait accusée de maltraitance, j’aurais ouvert de grands yeux innocents, nié avec force et rangé la remarque dans le tiroir des accusations gratuites et injustifiées.
Bref, je ne me serais pas remise en cause.

D’autant que pendant la formation, moi aussi je m’étais retrouvée en sous-vêtement.
Mais je vous raconterai ça bientôt.

 

 

12 commentaires sur “Leçons de l’expérience, épisode 1”

  1. :P dit :

    Tout un article alors que tu aurais simplement pu te mettre à poil toi aussi et pis voilà.
    Trollage assumé.

  2. Je sais très bien de quoi vous parlez parce que cette formation, je l’ai suivie aussi. Et puis, je me suis retrouvée confrontée à un discours très beau et certaines des personnes qui nous enseignaient qui l’étaient beaucoup moins.
    Très vite, j’ai abandonné ce déshabillage et personne ne s’en est plaint! Le contact était tout aussi facile.
    Mais c’est vrai que lorsqu’on est dans l’emballement du début on ne se pose pas toujours les bonnes questions… Cela vient avec l’expérience…. Comme tout le monde, on se trompe. Comme tout le monde on apprend de ses erreurs. Peut-être parce que nous avons, dans le fond, notre petite lumière d’alarme qui fait qu’un jour, on réalise et que notre intention était bienveillante.
    Merci de partager ce questionnement…

    1. 10lunes dit :

      Je vais en raconter bientôt (demain si j’ai le temps d’écrire ?)un peu plus sur le déroulement de la formation. Je serais ravie de confronter mes souvenirs aux vôtres…

  3. Zab dit :

    J’entends ça, 10lunes, vraiment j’entends. Mais quand on est à la place du patient qui encaisse parce qu’il a pris l’habitude d’encaisser, le jour où ça sort, ça sort comme ça peut. 🙁

    1. 10lunes dit :

      Je comprends tres bien que ça puisse déborder quand enfin on ose dire. C’est aussi pour ça que je milite ici et au quotidien pour un dialogue le plus ouvert possible. Je ne me voile pas la face, c’est d’abord de la responsabilité des soignants. C’est aussi plus largement envisager une autre conception des rapports entre deux expertises, celle du soignant, d’abord scientifique et celle du soigné, d’abord personnelle. Et là y a du boulot !

  4. bluerhap dit :

    Il doit exister un moyen terme : ne pas deshabiller les patients systématiquement, ne pas faire de TV si l’on n’en attend aucune information pertinente. Mais savoir les deshabiller de temps en temps tout de même, parce que l’examen direct peut apporter des informations pertinentes : un piercing « oublié », un problème dermatologique, par exemple …

    1. Zab dit :

      Ben vous voyez, c’est peut-être un détail pour vous, mais votre commentaire me mettrait bien plus à l’aise avec un « demander à la patient de se déshabiller ».
      Vous ne les déshabillez pas vous-mêmes. Et ce n’est pas à vous de choisir de le faire ou pas ; vous, vous pouvez, donc, demander.
      Si vous voulez que chacun prenne ses responsabilités, c’est aussi par le langage que ça passe.

  5. V* dit :

    Je comprends bien que chaque soignant avance plus facilement dans sa réflexion si on ne le remet pas frontalement en question, mais si on pose des questions.
    Mais quand c’est le système qui créé des anomalies et des rapports de pouvoir qui n’ont pas lieu d’être (comme c’est le cas de cette formation, donc), ne faut-il pas dénoncer le système qui créé des soignants-« maltraitants » ? Comment faire autrement que frontalement, dans ce cas ? Comment changer efficacement / durablement / vraiment les choses ?
    Parfois, seulement poser des questions sur le bien-fondé de certains actes ne suffit pas… (Aurait-on adopté le mariage pour tous en ne faisant que poser quelques questions ?)

  6. Magali dit :

    10lunes, tous les combats qui ont été menés pour revendiquer des droits se sont fait de manière frontales. Les femmes ont lutté pour obtenir le droit à l’ivg, à la contraception. Les ouvriers ont lutté violemment pour faire évoluer le droit du travail.. « faire remarquer l’absurdité de la situation » pour reprendre tes mots aurait-il suffit à obtenir ces droits ?
    Je n’ajouterai pas à la longue liste d’histoires désespérantes de maltraitances medicales mes propres anecdotes. Mais personnellement, la coupe est pleine, le contrât de confiance est rompu avec le monde médical. Et je crains de n’être pas la seule..
    J’attends un mouvement de protestation, une association avec laquelle je pourrais m’associer pour faire entendre les voix des patients. Je surveille le blog de mme lahaye, le site du ciane et bien d’autres encore et je signe toutes les petitions que j’estime utiles pour faire avancer les choses.
    Mais je pense qu’à un moment donné, il y aura quelque chose, un proces plus retentissant qu’un autre peut être, comme celui qui a servi de tribune a gisele halimi pour l’ivg, afin que les droits du patient soient enfin pris en compte. Et ca ne se fera pas dans l’apaisement et la gentillesse, malheuresement.. Parce que l’aveuglement et le mépris du monde médical est trop grand. Parce que les medecins qui ont conscience de cette violence (oui, bien sur qu’il y en a), et qui la denonce n’ont aucune crédibilité face à leurs pairs.. Je vous renvoie à ce sujet au dernier billet de winckler (oui, encore lui) : des medecins proposent une formation pour alerter au sujet de cette maltraitance et bien, ils se prennent une volée de bois vert au mieux, on les traite avec indifférence, au pire..
    Le blog en question : l’ecoledessoignants.

  7. Magali dit :

    Je viens de le relire, ce billet et je voulais ajouter : des medecins sont actuellement en train de se battre pour faire accepter dans la formation des soignants un module « d’humanisme medical ». Oh pas dans toutes les facultés de médecine française, non.. Juste une ou deux, à titre experimental.. Et que croyez-vous qu’il se passe.. » la mayonnaise ne prend pas » pour reprendre le terme du medecin en question..
    « Faire prendre conscience de l’absurdité de la situation », vraiement 10lunes, vous pensez vraiment que nous en sommes là..
    Allez lire le billet en question, c’est incroyable..

  8. philomenne dit :

    Je crois que ça a marché parce que c’est toi, que tu es profondément bienveillante et que tu acceptes de te remettre en question. Mais ça ne peut pas marcher avec tout le monde.

    Quand j’attendais mon premier enfant, j’ai demandé à l’obstétricien chez qui m’avait envoyée ma gynécologue pourquoi il fallait absolument que j’accouche sur le dos les pieds en l’air et pourquoi je ne pourrais pas accoucher accroupie, par exemple. Il m’a répondu que si je faisais ça, mon enfant allait se fracasser le crâne par terre, que je risquais « l’explosion de mon périnée », un prolapsus utérin et une hémorragie massive. Bref, il s’est payé ma tête et m’a prise pour une idiote, mais à aucun moment il ne s’est remis en question. (Et à part ça, il m’a fait tellement mal en m’examinant que j’ai souffert ensuite pendant plusieurs jours).

    Alors, qu’est-ce qu’il me reste à faire d’autre que de dire que ce type est un connard maltraitant, de remettre ma culotte et me barrer ? Ce que j’ai d’ailleurs fait (et j’ai donné naissance à mon enfant accroupie à la maison et devine quoi, il ne m’est rien arrivé de ce qu’il avait prédit).

    Pour qu’une question ait un effet, il faut que la porte soit ouverte. Sinon, je rejoins Magali, quand elle est fermée, à un moment, il faut y aller au bélier, sinon on n’avance pas…

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