Mal embarquée

Publié par 10lunes le 4 octobre 2016 à 23 h 54 dans Après

 

14027-vintage-illustration-of-a-woman-rowing-a-boat-on-rough-seas-pvElle pleure, que dis-je elle sanglote, crescendo, depuis une bonne demi-heure.
Toutes mes tentatives d’apaisement, bonnes paroles, réassurances, propositions diverses sont tombées à plat
La fin de son congé maternité se profile et l’idée de confier son enfant à la garde d’une « étrangère », étrangère pourtant  déjà connue et à qui elle accorde toute sa confiance, cette idée lui est insupportable.

Je rame sur un océan de larmes avec toute mon empathie mais rien n’y fait. Le ressac nous emporte toujours plus loin.

Je m’interroge maintenant  sur une possible dépression, suggère une consultation avec la psychologue de la maternité, un avis de son médecin traitant, un possible arrêt de travail pour différer un peu le moment tant redouté et s’y préparer mieux.
Chacune de mes propositions tombe à plat.
La tempête enfle au rythme de mon impuissance.

Tassée dans le fauteuil, elle s’agrippe à la boite de mouchoir, seule bouée que j’ai su lui trouver. 
Je suis le mauvais capitaine d’un mauvais ersatz de l’Abeille Flandre et je sens bien que je ne vais rien sauver.
A mon énième proposition inutile, elle me coupe sèchement : 
– Tu ne m’aides pas là !

Ses sanglots s’apaisent, mais c’est parce qu’elle n’a plus envie de les partager avec moi.
Je m’inquiète pour elle et parviens à lui extorquer la promesse de nous revoir rapidement.
Elle différera ensuite ce rendez-vous sous un prétexte quelconque. Mais elle accepte de revenir un peu plus tard. Je ne l’avais pas anticipé mais elle si ; cet « un peu plus tard », ce sera après la reprise de son travail.

Entre temps, j’ai repassé en boucle cet entretien, mon inefficacité palpable et me suis promis de m’en excuser auprès d’elle.

Elle arrive, souriante et dynamique, comme je l’ai – presque – toujours connue.
Elle raconte ses retrouvailles avec ses collègues, le plaisir de son métier, les petits et grands bonheurs vécus avec son enfant. Tout va bien.

Je dis mon regret de n’avoir pas su la soutenir dans les semaines précédentes.

Elle s’engouffre dans la brèche : 
Je ne savais pas comment te le dire mais je voulais en reparler aujourd’hui parce que tu as été nulle. 
« Nulle », elle ne l’a pas dit comme ça, c’était moins violemment exprimé mais si je ne me souviens plus des mots exacts, j’ai bien leur sens en mémoire.

Et puis elle m’a expliqué et la leçon fût claire.
– Plus tu cherchais des réponses et plus je me sentais mal.
J’avais juste besoin de t’entendre dire que c’était normal d’être triste à l’idée de me séparer de mon bébé.

 

 

11 commentaires sur “Mal embarquée”

  1. Caroline dit :

    Ah ma pauvre, quelle claque…! En même temps, maintenant, si ça arrive à nouveau avec une autre maman, tu auras une réponse à lui donner, c’est déjà ça 🙂

  2. Cécile dit :

    Même si c’est assez violent à recevoir, je trouve que cette femme a pu exprimer quelque chose de fondamental, qui est juste l’accueil des émotions, une empathie sincère, qui ne cherche pas à résoudre le problème de la personne. Juste « je comprends, tu es triste de laisser ton enfant, pleure tant que tu en as besoin », plutôt que des conseils, des paroles rassurantes « ça va bien se passer », des solutions…
    En tant que soignant, on a beaucoup à apprendre de ces patients qui arrivent à nous dire comment être un meilleur soignant, même si ça n’est pas toujours facile à entendre.

  3. Marie dit :

    Si ça se trouve, « l’autre femme » n’aura pas besoin d’entendre ça… Ce n’est pas LA réponse miracle qui correspondra à toutes les femmes.
    C’est difficile parfois – preuve en est dans cet article – de trouver les mots qui correspondent aux besoins de CETTE personne… Il y a la situation X (ici, faire garder son enfant) qui rencontre la personnalité et l’environnement de la personne Y qui la vit… qui ne sera pas la même que la personne Z, ou la personne W.
    Et puis, parfois, il n’y a pas non plus qu’UNE phrase qui peut faire du bien…
    Alors, oui, on peut tous être « nul-le » parfois dans nos réponses, dans notre non-détection des besoins de l’autre, parce que ce n’est pas si facile que ça…

    Maintenant, oui, c’est vrai que c’est une phrase-ressource de plus pour Lola – 10lunes :).

  4. Adeline dit :

    Cela me rappelle un des livres d’Aletha Solter, peut-être Pleurs et colères des enfants et des nourrissons…? Ou un de ceux de Thomas Gordon, où il est question d’écoute active, je ne sais plus…
    Toujours est-il que ça dit que chez les enfants, bien souvent derrière les pleurs, il y a un besoin que l’autre, l’adulte, reconnaisse et valide l’état de souffrance (« je comprends », « c’est normal de se sentir comme ça dans cette situation », « ça doit être difficile de vivre ce que tu vis », etc…) plutôt que de proposer des solutions qui viennent de l’extérieur. Et visiblement, chez les adultes, ce besoin reste 😉

  5. Joyce dit :

    Ça tombe à point nommé pour moi. Merci

  6. isa dit :

    Merci pour ce partage. Je débute tout juste en PMI, côté médecin. Je garderais cette histoire dans un de la tête… j’aurais sûrement à l’y référer un jour ou l’autre!

  7. Nab dit :

    Okay je comprends bien le sentiment de la maman mais vous dire que vous êtes nulle même si pas violent, vous dire sèchement « tu ne m’aides pas là » j’avoue que ça me laisse perplexe quand même et je suis du côté patiente. J’oserai pas le dire de cette manière. Elle ne pouvait pas juste dire qu’elle avait besoin d’autre chose ? Peut-être parce que je ne suis pas que française je suis un peu choquée par la manière de le dire de la patiente, c’est très français comme manière de communiquer (?). Peut-être aussi de son côté trop d’attente envers le soignant, vous n’êtes pas omniscients non plus. C’est bizarre quand même, on dirait qu’elle en profite aussi quand elle vous reprend.
    Mais je comprends bien le message du billet par ailleurs, simplement le comportement de la patiente m’interpelle…

  8. Caroline dit :

    Moi, je me dis que pour te dire les choses de façon quand même un peu crue, les 2 fois, elle doit se sentir drôlement en confiance, cette patiente…

  9. philomenne dit :

    Tout comme Nab, je suis choquée par le comportement de cette patiente. Certes, tu as peut-être laissé passer l’occasion de valider son ressenti. Mais de son côté, si elle était consciente du fait qu’on a le droit d’être triste, alors elle n’avait plus besoin de l’entendre. Et puis c’est quoi cette façon d’exiger des autres qu’ils disent exactement ce qu’on veut quand on veut ? A ta place, je me sentirais instrumentalisée. Tout juste bonne à faire ce qu’on a décidé qu’elle doit faire, à marcher dans les clous (invisibles) sous peine d’en prendre plein la figure. Mais les autres, même soignants, même rémunérés, ne sont pas à notre service et on doit accepter qu’ils aillent là où on n’a pas prévu qu’ils aillent. Tu n’as pas suivi le chemin qu’elle exigeait (implicitement) que tu suives. ça ne fait pas de toi quelqu’un de nul, ni de cette consultation un échec. Et puis, la délicatesse pour dire les choses, quoi. Elle veut être bien traitée, qu’elle commence par bien traiter les autres…

  10. 10lunes dit :

    Ahem, j’étais loin du net ces derniers jours, je vais tenter une réponse globale..
    Non, je ne suis pas choquée par son comportement, surement parce qu’un résumé écrit est plus cru, plus sec que les méandres d’un long échange oral. Surement parce que la consultation s’est poursuivie bien au delà de cette affirmation. Surement aussi parce que je la connaissais depuis longtemps, et revue ensuite.Surement surtout parce que si j’ai perçu sa colère, je ne l’ai pas sentie pour autant méprisante de mon travail
    Voilà.
    Cela dit, je ne fais pas de sa phrase une vérité universelle et je ne l’ai pas répétée aux autres femmes vues dans la meme situation.
    Je sais juste que ma recherche intensive d’une « solution » était plus que maladroite. Et cette leçon là m’a été utile. D’où l’envie de la partager ici.

  11. speedy dit :

    D’autant plus dur que tu ne pouvais pas faire autrement que de rechercher toutes les solutions possibles. Après tout, si elle avait vraiment été en pleine dépression, il lui aurait réellement fallu une piste de soutien.
    Le métier de soignant est bien dur, surement autant que celui de patient 😉

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