Etre choisie, ou pas.

Publié par 10lunes le 20 octobre 2015 à 10 h 33 dans Blessures, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

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Notre première rencontre a tout dû au hasard. Il fallait une sage-femme pour assurer sa sortie de maternité, c’est tombé sur moi.

Une grossesse longtemps espérée.
La médecine s’était imposée, d’abord pour pallier les défaillances du corps, ensuite pour accompagner les mésaventures successives venues angoisser ces neuf mois. Parmi elles, la certitude que la chirurgie serait nécessaire à leur enfant.

J’arrivais dans cette histoire trop lourde sans rien en savoir. Elle m’a fait confiance.

Il y a eu les opérations, les sales peurs, les bonnes nouvelles.
Le suivi post natal s’est étiré plus qu’à l’habitude, petite fenêtre se voulant banale dans ce parcours qui ne l’était pas.
Elle ne m’avait pas choisie mais nous avons longtemps cheminé ensemble.

Pour sa deuxième grossesse, arrivée quand elle ne l’attendait plus, elle m’a vraiment choisie. Mais quelques semaines plus tard, le temps s’est suspendu. Une fausse-couche, techniquement banale, si douloureuse à vivre.
J’étais là.

Elle m’a encore choisie quand un nouvel enfant s’est invité. Il a grandi assez pour qu’elle le sente bouger, se réjouisse et fasse confiance à la vie. Chienne de vie qui s’est arrêté un jour sans explication.
J’étais là toujours pour accueillir ses pleurs et sa révolte.

Le temps a passé. Je n’ai plus eu de nouvelles ; mais elle traversait souvent mes pensées.

Autre temps, autre lieu. Nous sommes plusieurs sages-femmes à nous retrouver lors d’une journée du réseau régional. On cause, on râle et on rigole. Et puis l’une d’elle me glisse  Je vois une de tes anciennes patientes.  Quelques indications et je risque un prénom puis un nom. C’est bien elle.

Blanc.

Après tout ce que nous avons partagé, après le temps donné sans compter, la disponibilité, l’énergie mise à la soutenir… elle préfère s’adresser à une autre. Je rumine l’information, me sens comme une amoureuse trahie. Elle m’a abandonnée.

Bizarre inversion, ce n’est plus elle qui aurait besoin de moi mais moi qui ait besoin d’elle.

Je me replonge dans son dossier, cherchant à travers les lignes quel impair j’ai commis, me ronge de ce qui aurait pu m’échapper. Si je me réjouis sincèrement que sa grossesse se déroule bien, je m’attriste de ne pas être à ses côtés.
Je ne suis plus aimée…

Le week-end me permet de prendre la distance qui me manquait.
Je sais.

Je suis le mauvais objet. Présente à ses cotés pour toutes les galères, je suis la porteuse de poisse désignée.
Elle a souhaité repartir à zéro en choisissant une autre sage-femme.
Elle a eu raison.

Et ça ne me fait presque plus mal.
 

 

12 commentaires sur “Etre choisie, ou pas.”

  1. Oriane dit :

    Bonjour,
    J’imagine que c’est lourd à supporter pour toi après le dévouement dans des moments difficiles. En même temps, du point de vue de la mère, le vécu est sûrement délicat aussi. Je ne peux pas penser à sa place, mais je ne dirais pas que tu es forcément un « porte-poisse » à ses yeux. Simplement quelqu’un qui rappelle trop de mauvais souvenirs, ce qui fait immanquablement ressurgir les angoisses qu’elle voudrait éviter. Même si tu as tout fait pour la soutenir au mieux.
    En tout cas, bon courage pour arriver à « digérer » les choses. Et encore merci pour tout ce que tu fais, tant pour tes patientes que pour tes lecteurs !

  2. Naba dit :

    Porteuse de poisse c’est un peu dur non ? Peut-être juste le fait d’être associée à de mauvais souvenirs pour elle. Ça ne remet pas forcément en cause la prise en charge.

  3. Elle met de la distance avec les douleurs du passé …Vous n’êtes pas en cause .

  4. Tellou dit :

    Pour avoir vecu en partie ce que cette patiente a vecu, je ne pense pas qu’elle vous voit comme ayant porte la poisse, mais comme un nouveau depart, un page blanche necessaire pour a chaque fois accueillir une vie qui s’annonce. Il peut paraitre « pratique » d’avoir eu le meme docteur et la meme SF quand on a vecu fausse-couches et deces in utero en plus d’autres choses lourdes. Mais cela peut agir psycholigoquement comme un « boulet » qu’on traine. C’est deja pas facile d’attaquer des grossesses avec ce poids du passe. Se delester de tout ce qui peut nous rappeler les mauvais moments fait partie aussi du cheminement. Meme si ca inclus se separer d’une partenaire comme vous qui a aussi ete la pour les bons moments. Bref, me le prenez pas pour vous, et oui, comme vous le notez en fin de poste: soyez contente qu’elle l’ait fait.

  5. Karine dit :

    Je rejoins les commentaires précédents. Sans vous désigner comme porteuse de poisse, pour elle revenir avec vous dans des lieux si chargés en émotions et douleurs doit être insurmontable mais je suis certaine que si elle a le courage de vivre de nouveau une grossesse, c’est en grande partie grâce à vous, et cela elle doit l’avoir au fond de son coeur. Peut-être vous fera-t-elle signe plus tard, quand ses angoisses seront apaisées… Bonne continuation

  6. clemsagefemme dit :

    Juste une façon de conjurer le sort…

  7. Akä dit :

    Dix lunes, je ne suis pas la seule à le penser, vous représentez probablement un déclencheur de ces expériences qui restent souvent du côté du trauma. Et dans ce cas c’est bien le trauma qui est fui, pas vous, pas votre accompagnement! Je lui souhaite, à elle, de parvenir à apaiser ces expériences, et à vous d’apaiser celle-ci.

  8. 10lunes dit :

    Juste un petit commentaire parce que vous êtes nombreux, ici et ailleurs à vouloir me rassurer.
    Je SAIS (enfin je crois savoir) que ce n’est pas ma « faute » et je comprends ses raisons…
    Il n’empêche. Et c’est pour ça que j’ai écrit ce billet. Pour partager ce sentiment envahissant même si on le sait dénué de sens…

    1. Anna dit :

      Je crois que je comprends ce que tu veux dire. Entre comprendre intellectuellement la réaction de ta patiente et l’accepter dans tes tripes, il y a un monde.

  9. nrg dit :

    J’ai beaucoup apprécié ce billet touchant de sincérité.

  10. Doe dit :

    Bonjour,

    C’est une tentation que nous avons, soignants, d’avoir tellement d’empathie que les patients qui viennent nous voir deviennent NOS patients. C’est une erreur.
    Notre métier veut que, parfois, à un moment, nous soyons leur soignant et que parfois nous ne le soyons pas. Il n’y a pas de sentiment à avoir à ce sujet, c’est notre métier.

    Il faut prendre le positif de la confiance qu’ils nous font, et la remettre à sa place car elle est grandement exagérée : nous ne sommes pas forcément « meilleurs » que les autres; et accepter sans émotion qu’ils aillent ailleurs où voient quelqu’un d’autre, car nous ne sommes pas plus mauvais qu’un autre.

    Devenir professionnel, c’est apprendre à vivre cela tranquillement : j’aide ceux qui viennent me demander mon aide, je ne les sauve pas, et s’ils demandent de l’aide à quelqu’un d’autre je ne m’en offusque pas.

    1. Anna dit :

      D’un côté j’aime bien la musique de ce que vous dites, d’un autre côté j’ai toujours trouvé que « lâchez prise » était une injonction paradoxale et assez inefficace. Un billet intéressant sur le sujet : http://blog.scommc.fr/lacher-prise-si-je-veux-quand-je-peux/

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