Indiana Michel

Publié par 10lunes le 5 avril 2015 à 22 h 23 dans Médias

 

indiana

Une femme, un homme. Autour d’eux six (six !) personnes. Toutes portent un masque et un calot ; trois sont gantées. La lumière blanche du scialytique éclaire les cuisses fléchies de la femme.

– C’est parti ! On pousse ! Poussez !  Soufflez !
Une femme vêtue de vert intervient puis se recule. Un homme vêtu de bleu interpelle son voisin :
– Mr Cymes ? Docteur ?
Il s’approche et pratique quelques gestes, maladroitement (sur le côté, un genou au sol, on aperçoit la femme en  vert. Ses mains accompagnent discrètement celles du médecin)
– Madame, tendez les mains vers nous !

Elle accueille son enfant.
Car c’est à une naissance que nous venons d’assister.

 

Donner la vie mêle reportage à la maternité Jeanne de Flandre et rappels historiques sur l’évolution de l’obstétrique.
Jacques Gélis et Marie France Morel sont des historiens de la naissance incontournables. En deux heures d’émission, le balayage est forcément rapide mais intéressant ; parfois aussi anecdotique et surprenant (ah le test de Hogben !!).

Mais les images tournées à la maternité nécessitent un zeste de décryptage…

La naissance de Lison inaugure le documentaire. Malgré la nombreuse assemblée, elle semble se dérouler sans problème, comme – évidemment !- la grande majorité des naissances. Mais l’extrait ne concerne que les dernières secondes.

Un peu plus loin, le reportage permet de retrouver les parents de Lison à leur arrivée à la maternité. La péridurale est posée, le son du monitoring envahit la pièce.

En voix off, Michel Cymes commente, usant des tics dramatisant habituellement chers aux chaînes privées (thème déjà évoqué sur le blog, en particulier ici).
– Dans la salle de naissance, la tension monte soudain d’un cran. Malgré les sourires, le risque d’une césarienne en urgence est bien là.
Omar, le sage-femme (qualifié d’atypique parce que c’est un homme…) fait quelques vérifications. Finalement tout va bien, le PH fœtal est bon.

La voix off poursuit
– Depuis leur poste de contrôle, les sages-femmes ne vont pas quitter des yeux le rythme cardiaque de l’enfant (la caméra zoome sur le tracé mais pas de chance, c’est celui des contractions).

Plus tard, la voix off reprend
– Malgré les efforts d’Hélène, Lison semble coincée. Pour le père, impuissant, les minutes sont interminables. Omar ne le montre pas mais il est inquiet. Il demande à écouter le cœur de Lison. Le rythme cardiaque est irrégulier. Il faut accélérer la naissance.

– Le médecin tire de toutes ses forces, une fois, deux fois, dix fois ! Mais rien n’y fait. La ventouse change de main. Par crainte des séquelles que peut laisser une épisiotomie, l’équipe l’a retardée le plus possible mais elle n’a plus le choix, il faut couper le périnée pour agrandir le passage.

Lison finira par naître, moins facilement que ne le laissaient penser les premières images. Le ballet sage-femme, obstétricien, médecin journaliste nous apparaît sous un tout autre éclairage.
Le premier rôle n’est d’ailleurs tenu ni par l’enfant, ni par ses parents. Quelqu’un de l’équipe s’enthousiasme :
Regardez qui sort votre bébé !

Une autre femme accouche de jumeaux par césarienne.

Puis c’est Mariana que nous retrouvons en salle de naissance. Elle aussi a recours à la péridurale
La voix off reprend du service
– Mariana a beau pousser de toutes ses forces, son bébé ne descend pas.  Les paroles apaisantes de la sage-femme cachent une crainte grandissante pour la santé du bébé. Alors, d’un seul signe de tête à sa collègue, elle déclenche la procédure.

– Son rythme cardiaque indique qu’il est en souffrance. La tête du bébé n’est pas assez sortie pour y poser une ventouse, il faut utiliser les forceps. Le gynécologue est arrivé. Il faut aller vite mais sans montrer à Mariana que la situation est critique.

– Le mécanisme semble barbare mais c’est la dernière chance avant une césarienne en urgence. La tête affleure mais le bébé ne sort toujours pas. Il faut faire une épisiotomie, inciser l’entrée du vagin pour élargir le passage en évitant les déchirures.

Il ne nous aura donc pas été offert de voir une naissance physiologique. Une césarienne et deux accouchements que l’on peut qualifier de difficiles !
Deux femmes allongées et immobiles, deux péridurales, deux extractions instrumentales, deux épisiotomies !
Ou comment transmettre à de futurs parents en quête d’information une vision plus que stressante et hypermédicalisée de la mise au monde.

Et si cela ne suffisait pas, il y a la voix off. Elle n’est évidemment pas continue, l’émission alterne son direct et commentaires.
Mais si je n’ai transcrit ici que ces derniers, c’est par souci de démontrer comment ils viennent dramatiser la réalité.
Heureusement, la médecine et le bon docteur Michel sont là pour nous sauver…

Et comme disait récemment un futur père commentant une émission du même acabit :
– Non mais si tu cherches bien, de temps en temps, y’en a qui se passent bien.

 

 

Crédit photo :Tim Norris 

 

 

 

13 commentaires sur “Indiana Michel”

  1. Blandine Marie dit :

    Pour manger, on peut faire un bon repas en famille, mitonné avec amour, convivial … on peut aussi manger au macdo … ou être nourri par une sonde gastrique … dans tous les cas, on est nourri ! Mais entre la première option et la dernière, il y a un gouffre !

    Pour accoucher c’est pareil … là on a eu droit à la dernière option … pourquoi ne montrer que des extractions de bébé ?
    Bon venant de mr Cymes en même temps ça ne m’étonne pas …

  2. MissNiet dit :

    Merci pour ce super article !!

    Les propos de la voix off m’ont aussi très agacé, je trouvais ça navrant de n’avoir que majoritairement des hommes pour parler accouchement (pourquoi attirer l’attention sur un maieuticien dans une émission sur l’histoire de l’accouchement…?). Et surtout l’absence de respect de Cymes quand la biologiste fait la démonstration avec les Xenopes (anciens test de grossesse) la manière dont il l’accueil et lui parle est presque insultante. Le « vous êtes grenouillologue » me reste en travers de la gorge. Elle est aussi Dr peut être même directrice mais son titre et son métier son moqués. La question subsiste est ce qu’un homme aurait subit ça ? Vu que je le trouve souvent sexiste je m’interroge.

    Quant aux naissances montrées j’ai aussi été choquée qu’aucune physiologique ne soit montrée. Sans parler du schéma du début d’émission qui montre la progression du bébé quand la mère est en position gynéco. Surtout, attention, ne pensez pas accoucher autrement !!

    Et dans l’histoire le moment où on passe de sage-femmes à obstétricien est mentionné mais son impact en terme des changements des pratiques et de position ne sont pas du tout abordées. Idem quand la création des hôpitaux a lieu, pas d’info sur les risques actuels à accoucher chez soi.

    Perso j’y ai vu tous les clichés du sexisme obstétrical et une promotion de l’accouchement médicalisé. Et j’arrête de pourrir les commentaires mais ça m’a tellement énervé…

  3. Suzanne dit :

    En même temps, pour avoir accouché à JdF il y a 7 ans, je peux vous dire qu’ils auraient pu attendre longtemps s’ils avaient voulu filmer un accouchement physio…C’est sans doute une très bonne maternité pour les cas pathologiques, mais leur organisation fait qu’ils ne sont pas capables de gérer « autrement ». Il faut aller vite, le plus vite possible, ça ne laisse pas beaucoup de temps pour laisser les choses se faire. Dans mon cas perso, ça ne laissait même pas le temps à l’interne de dire « bonjour madame » avant d’enfoncer ses doigts pour palper le col…Les femmes ne sont que le machin autour de l’utérus dont doit sortir le bébé. Et c’est pénible, une femme, quand ça a soif, faim, (oui parce qu’à JdF, même un verre d’eau est interdit…même quand on accouche pendant 3 jours), quand ça a mal, quand ça a peur, quand ça a froid…

  4. Finlandaise1 dit :

    Heureusement je ne regarde plus la télé ! La semaine dernière c’était les materneuneus, maintenant Dr Cymès. Arrrrggggh. Je ne supporterais plus de voir sa tronche à l’écran, ça me rend malade. Ce qu’il oublie, ce vieux clown et toute sa bande, c’est que si ça continue comme ça, les jeunes générations ne vont plus vouloir devenir parents. Il s’imagine sûrement que tout le monde a tellement envie de voir se réaliser le miracle de la vie, que peu importe la perte de la dignité, peu importe les blagues nulles et la déshumanisation, tout le monde veut y passer et en pleure de joie à l’avance.
    Mais non, les temps ont changé, et Dr Cymès et ses copains doivent vite revoir leur copie. J’en connais beaucoup, notamment au bureau, de ces jeunes femmes de 20 à 30 ans pour qui devenir maman n’est plus la seule façon envisageable de perpétuer la vie. Elles ont beaucoup d’esprit critique. Elles disent toutes « beuuuurk la grossesse l’accouchement noooon quelle horreur », et quand on les interroge un peu plus sur les raisons de ce beurk, elles finissent par avouer qu’elles sont très peu attirées par cette image de l’objet auquel on fait tout ce qu’on veut pour le bien du bébé. Merci la télé ! Vous allez voir Dr Cymès, il va falloir vous y prendre autrement pour vendre votre salade !

  5. Flo dit :

    Je n’ai vu que les toutes premières images… j’ai compté le nombre de personnes à l’écran (sachant qu’il y avait en plus 1 caméraman et surement 1 personne pour le son) et ça m’a navré : j’ai préférer zapper plutôt que de revoir encore et toujours les mêmes scènes d’accouchement !

    Je suis tellement heureuse de ne pas avoir eu à subir ça, tout cet attroupement, ces machines, ces branchements ….
    C’est ça, et l’idée de l’épisio, qui m’effrayait avant mon premier bébé !

    J’espère qu’on montrera un jour aux futurs parents qu’il existe d’autres façons de faire naite un bébé !

  6. Gill dit :

    Merci de revenir sur cette émission qui m’a énervée….J’en ai vu quelques instants mais je ne comprends toujours pas en quoi la présence de 6 personnes serait nécessaire et ce qui justifie l’absence d’explications donnée à la mère dans les cas présentés.
    Est-ce une habitude de faire de l’accouchement un spectacle de foire, à tout le moins un événement auquel on se bouscule?
    C’est plutôt effrayant en soi tout comme le fait de le présenter comme le fonctionnement normal de l’institution.

  7. suzanhelene dit :

    A propos de télé, avez-vous vu le début de la saison 2 de Broadchurch? Eh bien, quoi que l’on pense de cette série et malgré le côté évidemment scénarisé et formaté de la scène, on y voit une dame accoucher chez elle, dans une piscine gonflable, comme elle l’avait prévu, après avoir dit, quand quelqu’un veut appeler l’ambulance alors qu’elle ressent ses premières contractions: « Ah non, je ne vais pas à l’hôpital ».
    C’est une série anglaise; je connais bien l’Angleterre et il y a beaucoup de choses qui me gênent dans ce pays, mais la France ferait bien d’imiter ses voisins en matière d’évolution des mentalités, car je n’ai jamais, je dis bien JAMAIS, vu de série ou de film de fiction français où l’on voyait une femme accoucher en un autre lieu qu’à l’hôpital et autrement que allongée sur le dos les pattes en l’air avec tout un aréopage de blouses vertes masquées qui lui crient « poussez poussez » alors qu’elle a des néons dans la figure…

  8. suzanhelene dit :

    Pardon, l’envoi de mon dernier message a été un peu rapide, je complète: ou alors les scènes d’accouchement hors hôpital sont dramatisées à outrance parce que vous comprenez, sans péridurale et sans médecin, accoucher représente un risque énooooorme pour la mère et le bébé!
    Je précise que je considère que les fictions télé, quelle que soit leur degré de qualité, sont le reflet de la civilisation qui les a créées.
    Bien cordialement, continuez votre travail formidable.
    Suzanhelene

  9. Ilenwei dit :

    Je ne résiste pas à poster un classique pour rigoler un peu :
    https://www.youtube.com/watch?v=NcHdF1eHhgc

    Merci dix lunes de la qualité de tes articles.

  10. Princesse Strudel dit :

    Plus je lis tes articles – fidèle lectrice de ton blog depuis des années – plus je me félicite d’avoir un gynéco ouvert, patient, à l’écoute, jeune (d’esprit ET d’âge) et… obstétricien. Je lui fais complètement confiance, autant qu’à une SF, et j’espère qu’il assurera mon suivi de grossesse et mon accouchement.

  11. Chris dit :

    Je vous lis depuis quelques temps maintenant ..marre de ces images d’accouchement véhiculées par les médias à coup de baby boom et autres …pour bébé 2, j’ai pu enfin avoir un accouchement physio, car mieux informée et soutenue ( une sf top pour le suivi, et une autre tout autant pour l’accouchement, qui m’a demandé la permission avant d’effectuer chacun de ses gestes et tout expliqué…)Un moment intense et magnifique !Alors depuis je raconte…non pas pour faire la warrior, mais pour rappeler que autre chose est possible …

  12. luneries dit :

    En même temps, c’est ce que vivront l’immense majorité des mères en France. C’est un peu ce qui est le plus triste dans ce documentaire. Si on veut de la naissance physio, faut taper dans les reportages sensationnalistes qui commencent par la voix off qui dit : « En plein milieu des Pyrénées, nous partons à la rencontre de cette pratique marginale, l’accouchement à domicile/sur plateau technique/en salle nature/non assisté »
    Ou encore « cette maman a fait le choix difficile de ne pas avoir de péridurale, va-t-elle le regretter ? »

  13. Youpi dit :

    Je cite Renaud (« j’ai raté téléfoot »):
    « L’information pour ces mecs là,
    C’est d’effrayer l’prolo, l’bourgeois,
    « ‘tension la ruse d’l’Ayatola,
    Faites gaffe demain y va faire froid!
    Et à par ça, et ben ça va,
    S’y s’passe que’qu’chose on vous l’dira. » »

    En… presque 40ans, rien n’a changé, la télé cherche toujours à vendre, et pour vendre elle réclame de l’action, du suspens, du buzz… Bref, c’est loin de la réalité. Faut bien que les annonces publicitaires se vendent.
    Je finis par ne plus regarder que arte et la cinq qui semblent encore épargné par ce déferlement de stress. Dommage.

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