L’oeil et la main

Publié par 10lunes le 9 novembre 2014 à 09 h 44 dans Formation/déformation, Profession sage-femme, Vie des femmes

 

Incoming!!!!!

Après un échange sur son projet de mémoire avec une étudiante passionnée et passionnante, je lui prédis un brillant parcours. La petite phrase d’une de ses enseignantes vient doucher mon enthousiasme : « Elle a raté son évaluation « .

Devant mon étonnement, ma collègue complète : « Elle a fait un interrogatoire parfait, elle n’a rien oublié, été très pertinente dans ses questions mais…. elle n’a pas regardé la dame une seule fois ».

C’est à cette anecdote que je repense ce soir-là en rédigeant les courriers pour les maternités résumant le suivi de grossesse de « mes patientes ».

Et je me maudis !

Parce que je crois que je les regarde les dames, je crois aussi poser les bonnes questions. J’oublie « juste » de noter les réponses !

Oh, l’essentiel  y est. Le cancer du sein d’une grand-mère qui l’a fait embrayer sur sa propre inquiétude et l’idée de faire une mammographie de contrôle à 28 ans !
Ou ce diabète paternel de type 2. Même que j’ai failli le rater parce qu’elle a affirmé « Non, y a pas de diabétique dans ma famille «  et que je ne sais même pas ce qui m’a fait accrocher et reposer ma question autrement, pour entendre alors « Ben oui, y a mon père parce qu’il est gros mais ça compte pas ».

J’ai inscrit le harcèlement moral au boulot, celui qui m’a fait contacter médecin du travail et généraliste pour obtenir l’arrêt indispensable.
J’ai bien noté la fausse couche à trois semaines de grossesse, soit une semaine de retard de règles, parce que je sentais que pour cette femme là, cet accident ultra précoce avait du sens.

Je retrouve aussi l’ex petit ami  violent, la pilule oubliée ou l’accouchement difficile de la grande-sœur…

Mais je me suis perdue dans les récits de naissance de cette multipare en me focalisant sur l’orthographe complexe de prénoms inconnus aux sonorités chantantes. Les modalités d’accouchement ? Bonnes, je le sais ; mais c’est un peu  court pour un courrier médical. Que vais-je transmettre sur le terme précis, l’état du périnée ou le poids de l’enfant ?
J’ai bien noté « rubéole positive » lors d’une grossesse précédente mais j’ai omis de faire une copie du résultat.

De la même façon, mes dossiers de rééducation collectent bien plus de notes sur le ressenti des femmes que de signes cabalistiques sur les exercices réalisés et les progrès constatés.
Je n’omets jamais de coter l’EVA lors de la pose d’un dispositif intra-utérin, mais il m’arrive de plonger dans ma corbeille à papier pour en extirper l’emballage et noter le numéro du  lot.
Je vérifie la tension mais, si elle est normale, j’oublie parfois de la transcrire parce que la priorité est à la femme assise en face de moi qui soudain livre quelque chose de sa vie méritant qu’on soit totalement à son écoute.

En début d’année, une formation était proposée par un assureur sur les aléas du médico-légal. Le résumé tient en un mot : TRACABILITE*(il ne suffit pas d’avoir bien fait, il faut aussi pouvoir en apporter la preuve). A l’issue de cette présentation, j’avais conclu que j’avais le choix entre bien me protéger et bien travailler…

Je pense passer aux dossiers informatisés en espérant que cela m’aide à cadrer mes notes, me fasse gagner du temps dans leur écriture. Mais si je sais un peu griffonner sans regarder ma feuille, je ne sais pas remplir un menu déroulant sans regarder l’écran.

Aussi, je me demande combien de petits signes, expressions, hochements et autres crispations je vais rater en cochant bien les cases.
Et combien de phrases en devenir resteront tues parce que je n’ai pas accompagné d’un regard attentif la profonde inspiration qui les inaugurait.

Mais mon assureur sera content.

 

 *Cette même traçabilité qui, selon la MACSF, imposerait un monitoring continu pendant l’accouchement

 

 

16 commentaires sur “L’oeil et la main”

  1. ambre dit :

    j’aime beaucoup la dernière petite phrase^^

  2. titinesf dit :

    Tu as bien raison, c’est pourquoi nous étions entré en résistance contre le cochage de cases lors de l’entretien prénatal. Celui des statistiques, celui des GHM (groupe homogène de malades) , celui qui stigmatise les IMC, l’âge, le mode procréation…Nous voulions faire respecter l’expression de la patiente et l’attention de l’écoutant ! L’écoutant celui ou celle qui d’un regard, acquiesce,valide, celui qui reformule attentivement , pas celle qui stock des données, pour purger le service public ou l’exercice libéral. l’assureur assure qu’il t’assure, mais rassure toi il n’assure plus si toi tu n’as pas assuré sur un truc (à son idée !)…Et un truc , il en trouve un qui défaille, toujours un détail, même si tu es prudente consciencieuse et attachée au cochage de cases !! Gardons notre sens de l’humain, du soin, de la rencontre HUMAINE. luttons contre la saisie de données systématiques qui ne donne aucune assurance à la dame d’être bien soignée (pire stigmatiser = maltraitance souvent) et ont servi à bases de statistiques à accomplir les projets prévus…fermer des maternités, réduire les numérus clausus, créer de la pénurie, réduire l’offre de soins publics, et renvoyer vers le soin en privé…sauf qu’en bloquant les SF dans leurs choix , elles se retrouvent prise entre le généraliste, le gynéco, le pharmacien et l’enclume, à prendre des coups ! Continuons des échanges humanisants, des rencontres faîtes de parole et de position de SUJET, qui n’est pas l’objet de la science,mais le partenaire de ses choix propres et éclairés (par nous !) et de sa propre vie. Soyons une boussole en traitant nos patientes autrement que cette médecin de commerce, voudrait nous le faire faire…Ecoute contre prescription, présence contre médicament, pour être à la mode CARE contre CURE…mais bon ce serait plutôt cure de sommeil…que le patient se taise et n »y voit que du feu pour engraisser les labos !!

  3. Sophie dit :

    Tout simplement merci!
    Je me retrouve régulièrement dans tes billets et carrément totalement dans celui-ci (hormis le dossier informatisé que je ne souhaite pas pour favoriser la proximité avec les patientes.
    Notre métier se doit d’être et rester humain se basant sur la confiance.
    Je suis sûrement trop naïve …

  4. Farfadoc dit :

    Voilà.
    J’oublie de noter plein de trucs dans les dossiers, et je trouve qu’effectivement, ça perturbe la relation, l’ordinateur.
    Je bénis ma chance (et l’entraînement de msn-quand-j’étais-jeune) qui fait que j’arrive à taper sans regarder le clavier, et donc à taper en regardant un peu le patient en face (dans une position pas du tout ergonomique de torsion vu que l’ordi est à ma gauche et le patient en face mais bref!)
    Mais même comme ça, j’oublie de noter plein de trucs. J’oublie de noter les trucs normaux parce que du coup on parle d’autre chose. Et des fois j’oublie de noter les trucs très anormaux parce que du coup c’est plus important d’en parler et de s’en occuper que de le noter dans le dossier.
    Et pourtant j’en écris des caisses. Heureusement, je peux tout noter au kilomètre dans mon logiciel, c’est pas des cases à cocher. Donc des fois y’a des romans. Et des fois y’a des sibyllins « troubles du sommeil – on discute du contexte au boulot et à la maison ».
    Ça aide VACHEMENT la fois suivante ou quand mes collegues revoient le patient!
    Enfin bon, on fait comme on peut, quoi.

  5. Anna dit :

    Et nous transformer encore plus en petits robots à ranger dans des cases bien proprettes…

  6. Docteurneurone dit :

    Depuis le début du système informatique dans mon service, on passe plein de temps à cocher des cases sur un menu prédéfini merdique, on passe des heures à chercher les résultats bio quelque part dans l’ordinateur, on attend sagement que les images radios s’affichent (bah oui on informatise tout mais on ne donne pas les ordinateurs qui vont avec l’ambition).

    Par contre, les malades, bof on va nettement moins les voir. Mais c’est pas grave on a tout bien rempli on n’ira pas en prison.

    1. 10lunes dit :

      C’est bien là toute ma crainte… J’espère juste que comme ce n’est pas un dossier partagé au sein d’un service mais juste la transcription de mon dossier papier, ce sera plus facile et rapide à gérer pcq sinon, aucun intérêt, que des inconvénients…

  7. Marc dit :

    Nous sommes des professionnels de la relation d’aide. Nous ne pouvons pas aider l’autre si nous avons peur de lui. Et cocher ces cases pour rendre content son assureur, c’est faire comprendre à l’autre qu’on se méfie de lui…Il faut trouver le juste milieu….pas simple évidemment

  8. 10lunes dit :

    Nan, je veux pas faire plaisir à mon assureur !! Je tente de trouver le meilleur moyen d’être rigoureuse. C’est moi qui le souhaite. Mais je patauge gravement sur les moyens d’y parvenir sans renoncer à d’autres paramètres tous aussi essentiels.

  9. xinaca dit :

    serait-il envisageable d’enregistrer un audio de la consultation, et de s’y referrer en cas de doute? d’élaborer un ou plusieurs papiers d’aide-mémoire (comme pour le cas de la tension, pe : imprimer un petit papier avec les tensions, le plastifier, le poser avec son style « tableau blanc » à coté du tensiometre? ainsi tu n’auras qu’à cocher et lors du rendez-vous d’après, tu verras le résultat de la consult précédente si pas encore transcrit etc)?
    je crois qu’avec des solutions certes « standardisées » (dans le sens ou l’on récolte systématiquement certains information chez toutes les femmes) mais personnalisées, on peut couvrir un très bon pourcentage des cas, sans perdre en humanité.

    que cela soit papier ou informatique est à mon avis secondaire. personnellement, j’adore la tablette. pas d’écran vertical encombrant l’échange du regard, mais tout l’avantage de numériser les informations récoltées.

    Si vous avez des connaissances en informatique autour de vous, pourquoi pas les mettre à contribution pour programmer une application pour tablettes qui correspond à vos besoins?

    1. 10lunes dit :

      Là franchement, ça me donne l’impression d’un truc encore plus compliqué. Pcq c’est pas une consultation mais « des »,nombreuses, chaque jour… alors un seul support à gérer, qu’il soit papier ou informatique, me semble une règle minimum pour ne pas perdre d’informations.

      1. xinaca dit :

        je comprends, on a toutes notre mode de fonctionnement 😉 d’où mon « personnalisées » dans mon poste plus haut. dans le cas où l’on gère mieux une unique trame à remplir, une application sur tablette est peut-être réellement l’outil le plus à même à répondre à la fois aux besoins de rencontres humains, d’aide-mémoire pour les points qui échappent régulièrement à la personne remplissant le dit document, et de numérisation dans le but d’avoir une traçabilité qui puisse être partagée avec de personnes tiers.

  10. Finlandaise1 dit :

    Merci pour ce billet très intéressant. Je n’avais jamais pensé les choses de cette façon. Perso, je suis une grande partisane de la standardisation des dossiers, et justement le côté « cochez la case » me paraît bien plus sympathique que le flou artistique.
    Ce que je veux dire, c’est que du point de vue de la patiente, c’est assez désagréable de savoir que le dossier pourrait contenir des réflexions subjectives sur la vie privée, le comportement ou la santé mentale… J’ai vu quelques ‘perles’ chez les personnes que je connais, c’est vrai que leurs dossiers datent de quelques années déjà heureusement, mais ce n’est pas rassurant quand même. Attention, je ne doute pas un instant de vos bonnes intentions (auteur du blog ainsi que les pros qui ont laissé des commentaires), mais c’est juste que parfois il peut arriver que pour x raison on ne s’entende pas bien, et dans ce cas, il vaut mieux que le dossier reste très sobre et ‘technique’. C’est mieux pour l’un(e) et pour l’autre.
    A part ça, ce que Titine dit sur la stigmatisation des groupes dans les stats, c’est très intéressant et mérite plus d’attention.

  11. Gélule dit :

    J’ai tendance à écrire beaucoup dans les dossiers (certains remplacés doivent me maudire 😉 pas tellement pas peur du médico-légal, mais surtout pour l’intérêt de garder la trace de certains éléments d’un entretien, la comparaison des examens d’une fois sur l’autre, et avoir tout sous la main pour les éventuels courriers aux collègues. Je fais de mon mieux pour que le « tapotage » n’interfère pas trop avec l’entretien, et du coup j’ai développé des petits trucs : je tape l’examen clinique pendant que le patient se rhabille, lors des cs psys avec entretien je ne tape pas pendant, mais je tape un résumé juste après la cs (ou le soir en fin de journée si le planning est trop blindé), et si je tape pendant le début de consult j’agrémente mon tapotis de « excusez moi je me permets de noter tout de suite pour ne pas oublier », en plus taper ça me permet de synthétiser ce que le patient vient de me dire et de me clarifier les idées avant l’examen clinique.
    Après, j’ai testé des logiciels permettant une rédaction libre, et ceux où il faut cocher des cases. J’ai trouvé que le cochage de cases était bien plus dérangeant, car 1) ça ne laisse pas « couler » la consult comme on voudrait, on a l’oeil accroché par des infos à remplir qui ne sont pas forcément raccord avec le moment de la consultation et 2) on passe plus de temps le nez sur l’ordi à chercher où cocher : même quelques millisecondes de trop, ça peut être assez pour « casser » quelque chose dans le moment de l’entretien. Au moins la rédaction libre, on tape comme on veut au rythme où on veut, c’est plus adaptable à la consult je trouve.

  12. G. dit :

    Je suis orthophoniste, et j’ai découvert il y a quelques mois qu’il existe un logiciel qui permet d’envoyer le questionnaire d’anamnèse aux parents à l’avance par mail,ceux-ci le renvoient et le logiciel rédige le compte-rendu tout seul, avec les données chiffrées des épreuves étalonnées, bref que des cases à cocher!
    Cela me terrifie!! Quid de l’humain, de l’échange, de la relation thérapeutique et de la relation tout court, des hésitations/pauses/regards/gestes du patient qui permet de relancer/d’inviter à aller plus loin/…, de la communication non-verbale, de l’attention du professionnel qui invite le patient et ses proches dans un espace à parler?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *