Si tard

Publié par 10lunes le 7 janvier 2014 à 10 h 41 dans Blessures

 

tears

Elle a appelé dès l’ouverture, demandant urgemment un rendez vous pour des démangeaisons. Vous comprenez c’est insupportable. Collègue en vacances et jours fériés de fin d’année, le planning est déjà bien rempli… devant son insistance, la sage-femme accepte de la recevoir le soir même. Sa journée sera un peu plus longue.

Elle raccompagne le dernier couple, avec le « légitime » retard lié aux consultations se succédant sans répit. L’inconnue l’a patiemment attendue.

Elle l’écoute, tente de mieux cerner sa demande. Les symptômes décrits apparaissent finalement bien discrets. Elle invite la patiente à passer derrière le paravent pour se déshabiller et range quelques papiers pour lui laisser le temps de s’installer tranquillement.

De l’autre coté du paravent, la voix s’élève. Vous faites un si beau métier !

La femme ne peut voir sa moue. Un si beau métier qui la fait travailler tard pour une banale mycose, qui fera que son petit sera surement endormi quand elle rentrera et que la dernière tétée de la journée sera pour le tire lait plutôt que pour lui… un bien beau mét…

La voix interrompt ses pensées. J’ai regardé un documentaire hier, « Entre leurs mains« *. J’ai réalisé que c’était la première fois que j’entendais parler d’accouchement physiologique. Pourtant j’ai accouché trois fois mais jamais… et puis la voix se brise. Elle pleure doucement, jamais on ne m’a dit, jamais on ne m’a accompagnée…elle pleure toujours… j’aurais tant voulu

Elle pleure de plus en plus fort, s’excusant entre deux sanglots… pardon, c’est stupide, mon dernier a quinze ans, elle pleure… et puis je vais bien… elle pleure… et mes enfants aussi … elle pleure.. mais j’ai réalisé hier que ça aurait pu se passer autrement

Je me suis sentie si seule, je me suis sentie si mal…
Son corps est secoué de spasmes, de cette douleur trop longtemps tue.

La sage-femme l’a rejointe derrière le paravent, s’est assise à ses cotés. Elle l’écoute, respecte ses silences, relance parfois de quelques paroles bienveillantes.
Au fil des mots, de sa douleur enfin confiée, enfin entendue, la femme s’apaise.

Après son départ, la sage-femme reste songeuse. Beau ou pas, que lui importe !
Elle sait l’importance d’avoir été là.

 

 *Le film est disponible  en replay ici jusque fin janvier 

18 commentaires sur “Si tard”

  1. Mélanie dit :

    Comme je me reconnais dans ce témoignage… si seulement j’avais su il y a un an que ca existait, je me serais encore plus bagarrée pour avoir l’accouchement dont je rêvais !
    J’ai déjà réussi à refuser les propositions de péridurale pour mes 2 accouchements… c’est déjà pas mal
    Alors oui merci les SF libérales merci pour le temps que vous nous consacrez, pour votre douceur et votre écoute! Vous nous êtes précieuses !

  2. J’en ai aussi les larmes aux yeux…
    De plus en plus je réalise que c’est grâce au travail de diffusion et d’information, notamment sur internet, que j’ai pu vivre 2 accouchements physiologiques, très différents l’un de l’autre mais toujours respectueux et en adéquation avec mon ressenti.
    Le travail des soignant(e)s sur le terrain est bien sûr d’une importance capitale, mais son versant « en amont » est indispensable également : merci !

  3. chouke dit :

    C’est mon second enfant qui m’a permis de guerir de l’allaitement que le personnel soignant incompetent n’avait fait foirer pour mon ainée….Mais je m’etais formée toute seule,et quitte à passer pour une emm……., j’avais decidé que je ne me laisserai pas faire.

    Pour ce qui concerne les naissances, vu qu’on m’avait imposée une cesarienne pour le n.2, soi-disant pour une histoire de protocole (mensonge ehonté que j’ai decouvert 16 ans plus tard), il m’a fallu déménager en Chine et y accoucher dans un hôpital chinois, pour enfin me réapproprier mon corps à la naissance de mes deux derniers. Rien que pour cela, je dis merci à l’expatriation.

    Oui, ce témoignage remue, c’est tellement vrai!

  4. Zab dit :

    Quel gâchis…

  5. la farfa dit :

    Les larmes au yeux qui montent qui montent…

  6. Liesse dit :

    He bien moi, ce film m’a aussi fait pleurer. Pleurer parce que c’est avec cette liberté et ce respect total des patientes que j’aimerai pratiquer le si beau mais terriblement frustrant métier qu’est le mien, c’est aussi avec cette même liberté et total respect que j’aimerai accoucher un jour. Le tout avec le désespoir profond de ne pas être sure d’y arriver, en tant que femme et que sage femme.
    Alors cette femme qui pleure, je pleure avec elle ! Pas pour les mêmes raisons concrètes, mais pour la même raison de fond ! Un cœur qui crie de ne pas être entendu !

  7. Zab dit :

    « Un cœur qui crie de ne pas être entendu », c’est très joliment dit, Liesse.

  8. Dumoulin dit :

    Moi aussi j’ai regardé « Entre leurs mains » et j’ai pleuré. Deux accouchements en clinique qui ont abouti à 2 enfants en bonne santé (21 et 23 ans aujourd’hui). Pourtant, que de regrets ! Quelle ambiance brutale, que de douleur qui n’aurait pas pris cette importance si j’avais seulement imaginé qu’on puisse faire autrement qu’obéir aux injonctions. Et l’épisiotomie, dont la cicatrice a mis plus de 2 ans avant de se faire oublier… Ce serait à refaire, je me débrouillerais pour accoucher chez moi, puisque l’hôpital était à 5 mn en voiture en cas de besoin.

  9. tagalm dit :

    étonnant ce témoignage…. non pas par son contenu,étonnant parce qu’il arrive au moment où je termine la lecture de ce blog, après avoir passé plusieurs soirées à lire, et c’est le message que j’allais laisser…. comme j’aimerai être de nouveau enceinte, et avoir la chance d’être suivie, puis accouchée par une, des femmes telles que vous….
    j’ai raté mes accouchements…surtout le premier, à tout juste 8 mois de grossesse, perte des eaux, sans contractions, seule, malgré la présence de deux, puis trois, quatre, cinq personnes mais qui étaient elles d’ailleurs ? les deux premières, la sage femme et la puéricultrice je pense, peut être me l’ont elles dit, je n’ai pas entendu/compris, le dernier, oh je m’en souviens, de ce boucher qui m’a recousue une heure durant (oui, je regardais l’horloge, juste en face de moi)interieur, exterieur, en me disant mais non, vous n’avez pas mal, vous êtes encore anesthésiée. ba non, je n’ai pas eu de péridurale, monsieur l’interne, médecin, autre ? je ne sais pas, mais boucher, oui, c’est sur… je sais que j’ai échappée à la césarienne de justesse, je me souviens encore du vent de panique dans la salle, je me souviens de la personne qui appuyait de toute ses forces sur mon ventre pour faire descendre le bébé, je me souviens de celle qui me tenait la main pendant que le boucher officiait…mais pas un mot d’explication sur ce qui se passait autour de moi. J’accouchais avec un mois d’avance, donc je n’avais pas pu suivre jusqu’au bout la préparation à l’accouchement,j’étais perdue, je ne comprenais pas ce qui se passait…. Par contre, le premier regard échangé avec mon fils, magique, je me suis sentie mère tout de suite, c’était fort, sublimé peut être par toute cette douleur.
    Le deuxième, deux ans à peine plus tard, souvenirs plus doux, le papa avait pu être présent cette fois, accouchement déclenché parce bébé pas pressé. Perfusée avec le produit miracle à 9h, et arrivé du bébé à 11 heures, dans un éclat de rire parce que après la deuxième contraction, quand la sage femme m’a dit arretez de pousser, je l’ai, je me suis redressée en disant : c’est quoi ? ( je n’avais pas voulu connaitre le sexe de mon deuxième, mais le papa savait, lui,) et la sage femme me répond : mais attendez un peu, je n’ai que la tête ! troisième poussée et mon deuxième fils est arrivé comme une fleur. Mais je n’ai pas vraiment participé, j’aurais aimé le dégager moi même, je ne savais pas qu’on pouvait être actrice de son accouchement…. Alors regrets, oui, après avoir lu tous ces témoignages, c’est trop tard maintenant, mes fils ont 20 et 21 ans à présent…mais j’espère que mes (éventuelles)futures belles filles auront la chance de pouvoir vivre pleinement leurs (éventuels) futurs accouchements, et merci, merci et encore merci pour ce magnifique blog.

  10. Hélène dit :

    je suis encore plus émue de lire que cette histoire en évoque d’autres…
    mais ce n’est jamais trop tard….
    et les larmes qui coulent « entre nos mains » sont certainement le premier signe d’une possible résilience….

  11. Renarde dit :

    Moi aussi je suis émue par cette patiente
    Qui a trouvé une excuse pour réussir à consulter une sage-femme à qui elle avait besoin de se confier urgemment. Elle a réussi à dépasser l’excuse de son motif initial de consultation pour pouvoir échanger avec la sage-femme (qui aura dû quitter très tard).
    Je comprends la déception d’imaginer tout ce à côté de quoi elle est passée car elle ne savait pas, car elle ne pouvait pas savoir qu’elle pouvait vivre une vraie expérience en accouchant.

  12. fjell dit :

    Merci à internet, merci 10lunes : c’est grâce au partage que j’ai pu être informée qu’il y avait d’autres façon d’aborder l’accouchement. Obligée d’accoucher à l’hôpital les deux fois alors qu’accouchement prévu à domicile, j’avais quand même une idée de ce que je souhaitais. Alors que vous, les femmes qui avez accouché il y a 20 ans, vous n’aviez pas la possibilité d’avoir une information de la part de quelqu’un d’autre que les médecins. Ce doit être dur de regarder ces images. Moi aussi, j’ai pleuré devant mon écran à lire la souffrance de cette femme…

  13. Anne dit :

    Je lis ce blog depuis qu’il existe
    Je n’ai encore jamais laissé de commentaire, mais je vais faire une exception

    Avant-hier pour la première fois j’ai rêvé d’un accouchement physiologique!
    …le mien dans le futur!

    MERCI

    Ma fille va avoir 4 ans et les cicatrices sont toujours aussi présentes qu’a sont premier mois, autant physiques que morales. Pendant plus d’un an j’ai cauchemardé chaque nuit cet accouchement atroce, encore maintenant les cicatrices me font mal.

    Aujourd’hui grâce a vous, a vos témoignages, a vos explications je reprends doucement confiance, le corps sait faire, la sage femme sait accompagner, c’est possible, et même peut être qu’un jour ce sera possible pour moi d’envisager une seconde grossesse… pas tout de suite mais en rêver c’est le début

    MERCI merci pour tous ces beaux textes et tout ce que vous nous apportez

  14. Kaellie dit :

    J’ai pleuré avec cette femme, pourtant, je n’ai ni grossesse, ni accouchement à mon actif.
    Nous sommes infertiles et nous en sommes à notre 7eme tentative médicalisée en 2,5 ans pour avoir un bébé. Après les difficultés et la sur-médicalisation de la conception, j’aspire à la douceur d’un accompagnement global, d’une personne de confiance sur qui nous pourrons nous appuyer, qui comprendra notre histoire particulière et acceptera nos angoisses plus élevées que la moyenne. Et je pense que je ne le trouverais pas autrement qu’entre leurs mains.
    Merci de ce que vous faites <3

  15. mariejo dit :

    merci pour ceci! comment a-t-on pu en arriver là? Nous les femmes si belles, si fortes, si pleine d’amour! Et les hommes si beaux, si forts si plein d’envie d’être heureux! Pourquoi?
    à réfléchir pour accompagner au mieux ce mouvement que vous initiez magistralement avec ce film!
    Et pour faire les bons choix pour nos vies, chaque jour! du physiologique pour sûr!!! dans chaque acte, chaque maison, dans l’alimentation, les relations… le respect des règles PHYSIOLOGIQUES!
    c’est cela la vraie liberté ! MERCI

  16. Irène dit :

    Merci beaucoup « Dix Lunes » pour votre blog et pour ce dernier article que je vais partager bien sûr! Sage-femme (en milieu hospitalier d’abord, maintenant en libéral pour surtout faire de l’haptonomie) mère de trois enfants, combien je me révolte, combien je pleure avec cette femme, de nous voir dépossédées de ce moment magique et unique qu’est la naissance d’un enfant, de voir les femmes, infantilisées, asservies à des protocole et au pouvoir médical, perdant leur confiance, de voir les sages-femmes pressées par la gestion, le rendement, n’ayant même plus le temps de réfléchir sur leurs propres compétences, de laisser libre cours à leur humanité… Je m’efforce d’encourager les femmes, les couples dans leur autonomie, de leur faire retrouver leur confiance, leurs propres forces…
    Merci à Dix Lunes et merci à ce magnifique film qui ouvre la porte aux larmes, d’émotion, de révolte mais avant tout d’Amour.

  17. Lolilune dit :

    Histoire émouvante !

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