L’art du fil

Publié par 10lunes le 19 janvier 2014 à 11 h 22 dans Profession sage-femme, Vie des femmes

 

ciseaux

Son troisième enfant a 3 mois. Le précédent 1 an. L’aîné 2 ans et demi. Trois enfants en trois ans, ce n’était pas tout à fait leur projet mais … un comprimé oublié de temps en temps et deux bébés se sont invités.

C’est ce qu’elle m’explique lors de notre première rencontre, pour une rééducation périnéale. Elle dit sa crainte d’oublier encore… Parce que trois enfants plus rapprochés que prévu, ça va mais un de plus ? Vraiment pas ! « On » lui a fait la leçon en disant qu’elle devait être plus attentive. « On » lui a parlé du stérilet mais elle a dit qu’elle n’en voulait pas et « on » n’a pas insisté.

Notre séance de rééducation se transforme petit à petit en consultation de contraception. Pourquoi ne pas choisir autre chose que la pilule ? L’implant, elle n’en a jamais entendu parler mais ça ne la tente pas.
– Un truc dans le bras ? Nonnonnon.
– Et le dispositif intra utérin, qu’est-ce qui vous retient ?
– J’ai peur d’avoir mal.
– Vous avez déjà vu à quoi ça ressemblait ? Non ?
Je sors mon matériel de démo, lui laisse le temps de l’observer. Elle s’étonne de le découvrir si petit, si léger au creux de sa main. Elle commence à s’intéresser
Mais comment ça se pose ? Je raconte, montre sur la maquette. Elle se détend. En plus 5 ans sans risque d’oubli ? Elle sourit.

La fois suivante, elle ne veut pas qu’on s’occupe de son périnée, faut causer contraception. Dossier, examen, choix du mode d’action (cuivre ou hormonal) et nouveau rendez-vous pris pour la pose.

C’est pour ça qu’elle est là maintenant, un peu anxieuse…
Je tente de la rassurer en papotant de tout et de rien pendant qu’elle s’installe (en position gynécologique … je reviendrai un de ces jours sur mes démêlés avec la position à l’anglaise), la couvre du paréo que je demande aux femmes d’amener pour se sentir moins « exposées ».
J’attends qu’elle soit prête, qu’elle me le dise, pose le spéculum, fait gicler un peu d’antiseptique tout en l’interrogeant sur les frasques de son aîné, m’applique à parler pour détourner son attention du moment qu’elle appréhende. La pose est rapide, facile. J’annonce qu’il n’y a plus qu’à couper les fils avant de retirer le spéculum.
Je la vois sourire.

Son soulagement la rend volubile. Elle rit de sa peur infondée. Mais je le dirai à mes copines que ça fait pas mal, c’est bête parce que j’avais si peur mais finalement c’est rien du tout ! Les ciseaux, les fils, et tout en lui annonçant que c’est presque fini, je retire mes cisea…. Mon geste se fige. Je n’ai coupé qu’un fil, le second est resté coincé entre les deux lames. Au bout pend lamentablement le DIU que je viens donc de retirer.

Je suis honte ! J’explique ma maladresse, me confonds en plates excuses… annonce que j’ai un DIU d’avance et que si elle veut bien, je le lui pose tout de suite. Elle veut bien et me rassure gentiment. Mais c’est pas grave du tout vous savez… C’est même bien parce que la pose, ça y est, je sais que ça fait pas mal mais j’avais déjà peur en pensant au moment où il faudrait le retirer dans cinq ans. Maintenant je sais que ça ne fait pas mal non plus !

Je place rapidement le nouveau DIU, coupe les fils avec une extrême précaution. Je tirerais presque la langue tellement je m’applique…

Pendant tout ce temps, c’est elle qui continue à parler pour me rassurer !

 

 

16 commentaires sur “L’art du fil”

  1. reinemère dit :

    Petit atelier travaux pratiques!Chouette consultation pour vous deux,alors!

    1. 10lunes dit :

      Sa réponse et sa gentillesse ont enchanté ma journée !

  2. Miskaes dit :

    Article qui tombe pile à la veille de prendre rendez-vous pour moi, pour la pose d’un stérilet… Que je reporte depuis bientôt 6 mois, parce que j’appréhende…
    Voilà de quoi me rassurer.
    « Ma » sage femme, celle qui m’a tant soutenue avant et à la naissance de mon fils ne le fait pas, c’est dommage, j’aurais été encore plus en confiance qu’avec ma gynéco…

    Merci de vos articles, je lis depuis plusieurs mois 😉

    1. 10lunes dit :

      A votre tour de venir raconter demain alors. D’accord ?

      1. Miskaes dit :

        Ce fut fait ce midi… Je ne peux pas dire que je n’ai rien senti, voire je me sens un peu fourbue ce soir, mal au ventre… Mais voilà, c’est fait. j’aurais sans doute eu besoin que ma gynéco soit plus un peu plus rassurante, et elle a sans doute voulu aller vite pour dédramatiser et balayer l’appréhension que je lui avais confiée en arrivant. Contrôle dans un mois. D’ici là, j’aurais sans doute adopté et oublié « mon » stérilet!
        Comme quoi, le temps que vous prenez avec vos patientes, le paréo que vous proposez, tout cela est essentiel, au moins autant que la technique et le geste médical!

  3. Bleuenn dit :

    Aaaaaah 10 lunes. ESF, on flippe, on flippe, on se dit « mais-comment-elles-font, ces-gestes-techniques-elles-regardent-meme-plus-ce-qu’elles-font, elles-sont-tellement-pro, ça-bavarde, j’arriverai-jamais-jamais-jamais, je-crois-qu’en-fait-j’ai-deux-mains-gauches… ».
    Mais bien sur que non. Bien sur que l’erreur est humaine, et que bien amenée, bien expliquée, on peut même en rire.

    Merci pour ces articles, je relativise beaucoup de choses ici !

    1. 10lunes dit :

      Discussion tard dans la nuit hier avec une copine et collègue… On s’interroge toujours et on flippe encore ! Moins sur les gestes une fois qu’on a l’habitude (mais depuis, j’y regarde à trois fois quand je coupe les fils), mais y a pas que les gestes.

  4. Liesse dit :

    Il m’est arrivé à peu près la même histoire il y a 3 semaines ! Ne sont elles pas merveilleuses nos patientes ? Nous sommes là pour elles et elles sont là pour nous… Quelle chance !

  5. seg dit :

    C’est avec toutes ces polémiques autour de la reconnaissance des sages femmes que je découvre petit à petit l’étendue de votre beau métier.

    J’ai rencontré une sage femme extra lors de ma grossesse. 20 ans, enceinte sous pilule, j’ai fait ma prépa à la naissance individuelle avec elle dans son cabinet, puis ma rééducation périnéale chez elle.
    Mais à chaque rendez-vous, c’était tellement plus… C’est drôle, j’ai eu précisément cette même conversation avec elle au sujet du stérilet. C’est elle qui m’en a parlé la première. Pas ma gynéco qui m’a dit « bah vous aviez qu’à mieux votre pilule ».
    C’est elle qui m’a écoutée, a su entendre mes craintes et m’a aidée à m’affirmer en tant que toute jeune maman. Pas ma gynéco à qui je n’aurais même pas songé en parler …
    Lorsque j’avais parlé à ma gynéco de l’impression que j’avais d’avoir perdu de la tonicité au niveau du périnée, elle m’avait répondu: « n’importe quoi, vous avez eu une césarienne, ce n’est pas la peine de rééduquer… » Je m’étais alors tournée vers ma sage femme.
    Pour mes soucis d’allaitement, elle était là.
    Pour le baby blues aussi.

    J’adorais aller à ces rendez-vous. Je me dis souvent qu’elle a vraiment été l’ange gardien de ma grossesse !
    Si j’habitais encore dans la même ville, et maintenant que je le sais, j’aurais continué mon suivi gynéco chez elle…

    Parfois je me dis qu’il faudrait que je lui envoie un petit mot pour lui dire tout ça, mais c’était il y a 4 ans, et elle voit tellement de patientes…

    Merci en tous cas pour toutes ces femmes que vous accompagnez, et pour qui vous êtes sûrement aussi un peu un ange gardien !

  6. je ne mets jamais de commentaires mais la je prends le tps j’adore vous lire , c’est tres réel et vrai , je vous envoie mon admiration , vous faites un metier super difficile et je vous felicite ,je tenais a vous apporter mon temoignage et je vous souhaite une bonne année 2014, bisous

    frifricreations !

  7. Joli article !
    La vue du DIU chez ma gynéco (ma sage-femme ne fait pas de suivi gynéco pour l’instant) ne m’a pas du tout convaincue, même si elle aussi a pris le temps de me montrer, de m’expliquer, de me parler d’autres modes contraceptifs. Je n’ai rien contre la pilule, si ce n’est que même sans enfant j’arrivais déjà à l’oublier, alors maintenant avec trois assez rapprochés et la fatigue qui va avec… J’ai donc opté pour le préservatif, ce qui me vaut les rares fois où j’en parle des moues de désapprobation totale de la part des gens (pour les médecins ils ne considèrent pas que ce soit une contraception efficace, pour les copains c’est tue l’amour). Que de jugements toujours sur les choix des autres !

  8. Miss Niet dit :

    Si ça peut rassurer les autres, je n’ai pas eu d’enfants mais on m’a déjà posé 2 DIU en cuivre. La première fois n’a pas été une partie de plaisir, en revanche la deuxième fois, je n’ai vraiment rien senti. Pour le retrait ça chatouille. C’est une gynéco qui me l’a posé. Et le coup des fils mal coupés qui retirent le DIU est arrivé à une amie chez sa gynéco… Mais elle a préféré arrêté là, elle ne voulait pas d’une seconde pose (sans enfant elle aussi).
    Enfin j’ai beaucoup ri, tout ça me rappelle que je dois le faire contrôler un de ces jours… Je suis pas très sérieuse sur les visites de routine…

  9. Foligou dit :

    Arrgh! Il m’est arrivé exactement la même chose, pose super facile chez une femme avec qui on a eu le temps de se connaître pendant les séances de rééduc, en fait les ciseaux ne coupaient pas bien, et bing, retrait du DIU… sauf que je n’en avais pas d’avance. Ma super patiente est repartie ilico à la pharmacie en chercher un autre… que je n’ai jamais réussi à poser. Tentative le mois suivant, pourtant c’est elle qui me rassurait, elle m’avait même apporté des chocolats(!!!) : idem… j’ai jeté l’éponge. Arrgghhhh! Groumpffff….

  10. marge dit :

    Merci pour ce joli billet 😀

    @ seg, tu devrais quand même coucher sur papier ton ressenti.. même si elle t’a oublié (et je ne pense pas qu’on oublie ses patientes… du moins pas pour toujours), au moins elle aura cette belle satisfaction de recevoir un courrier dans lequel elle lira tout le bien que tu penses d’elle
    ce genre de petit geste, gratuit, ca ensoleille une journée, une semaine, ca met du baume au coeur quand les journées sont dures et longues et ca nous fait réaliser à quel point on fait tellement plus que poser des stérilets et contrôler une grossesse…

  11. Marie-Véronique dit :

    encore une fois bravo pour l’écriture et le travail de sage-femme!

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