Mon âme au diable

Publié par 10lunes le 8 décembre 2013 à 18 h 12 dans Formation/déformation

 

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Cette semaine, j’ai un peu vendu mon âme en participant à une formation offerte par des labos.
Je 
m’y étais inscrite malgré la petite voix de ma mauvaise conscience me rappelant que le discours serait forcément tronqué.

Je dois à la fréquentation assidue, virtuelle ou réelle, de praticiens soucieux de santé publique, soignants à l’esprit vif, indépendant, démontant les discours prémâchés et cherchant à se référer à des données fiables… Je dois à tous ceux-là et à mon abonnement à Prescrire une certaine prudence.
La voix fluette de mon ange gardien me disait donc que je vendais mon âme à Big pharma ; le petit diable perché sur mon autre épaule cherchait à me rassurer avec des paroles lénifiantes. A moi de rester vigilante, de ne pas prendre les infos reçues pour argent comptant, et puis quand même, c’était bien sympa de retrouver des copains-copines et de causer d’un sujet qui me passionne, la contraception.

Au final, mon petit ange avait raison, le diablotin a été mis KO au premier round et n’a plus osé l’ouvrir.
Nous (je co-voiturais, ce qui expliquera ma longue présence..) arrivons juste à temps pour prendre un café-croissant offert par le labo.

Vite aller chercher son badge, s’étonner de voir des couleurs différentes et  comprendre en lisant quelques noms à l’envers que c’est pour identifier la profession, gynécologue, généraliste  ou sage-femme. Mieux vaut savoir à qui l’on s’adresse quand on demande de passer le sucre, on pourrait se compromettre à causer avec quelqu’un n’appartenant pas à notre caste… Les gentils étudiants qui tiennent le stand conviennent de la stupidité du truc avec un grand sourire. C’est toujours ça de pris.

Entrée dans la salle de conférence. Sur nos chaises, une pub pour la pseudo contraception Clearblue nous attend. La notice rappelle en encadré  « Jours verts le couple peut avoir des relations sexuelles sans risque pour la femme de tomber enceinte » mais précise dans le paragraphe suivant : « Clearblue est fiable à 94 % cela signifie que sur 100 femmes qui utiliseraient Clearblue pendant un an, 6 d’entre elles pourraient tomber enceinte en ayant des rapports sexuels pendant un jour vert, suite à une identification incorrecte de leurs jours fertiles par Clearblue« . Fiable à seulement 94% donc …

Les interventions commencent et très vite, la journée s’annonce rude. L’artillerie lourde est sortie pour contester la position de l’ANSM sur les pilules de 3ème et 4ème génération. Les chiffres donnés sont justes mais la façon de les présenter manque de clarté. Tout est dans le commentaire et les sous-entendus.
Chacun par exemple s’accorde à reconnaître que le risque thrombo-embolique est plus important pendant une grossesse que sous n’importe quelle pilule. On pourrait en conclure que le recours à toute contraception est un facteur protecteur mais, petit glissement, seule la pilule estroprogestative est mise en avant pour ce bénéfice…

La plupart des interventions seront sur le même mode. Pas de fausses informations mais de la désinformation, des raccourcis, ellipses, données dépassées (une présentation  s’appuyait sur des études réalisées entre 1977 et 1999 !! ), et argumentaires étonnants – la pilule empêche la chute des cheveux.

Les échecs de pilule sont ainsi commentés « l’oubli est la première cause d’échec »… comme si cela dédouanait ce mode contraceptif. Alors que justement, la difficulté réside dans la nécessité d’une prise quotidienne. On nous dira ensuite que le DIU (stérilet) est plus efficace mais seulement parce que les femmes doivent avoir recours au médecin – ne cherchez pas les sages-femmes, elles n’ont jamais été citées pendant les interventions que j’ai suivies – pour l’enlever.
L’avantage d’une contraception longue durée, c’est justement qu’il n’y ait rien à faire au quotidien !

Plus tard, la salle se sépare en deux groupes, publics avertis – J’ai dit avertis et pas invertis rigole l’orateur. Je reste dans le groupe « novice » car c’est clairement là que sont attendues les sages-femmes. Il s’agit de réfléchir au déroulement d’une consultation d’une jeune fille venant pour la première fois demander la pilule ; quelles questions doivent être posées, quels examens cliniques sont nécessaires ? On est dans le B-A BA pour archidébutants… Les réponses qui fusent dans la salle montrent que ce sont déjà des acquis. On en arrive à Quand doit-elle commencer sa pilule ? La salle, dans une parfaite unanimité affirme : Aujourd’hui ! L’orateur est décontenancé, patine puis pirouette, Je suis un peu classique, on va lui dire de commencer le premier jour des règles…
Pourtant la situation mise en scène concerne une jeune fille de 17 ans et lui demander d’attendre son prochain cycle est un vrai facteur de risque de grossesse… Le désir a des raisons que la raison ne connait pas.

Nous apprendrons aussi qu’il faut parler de vaccin contre le cancer du col (raccourci anxiogène) parce que si on évoque le virus HPV, elle va pas comprendre. Seul bon point, on nous rappelle que l’examen gynécologique n’est pas indispensable (cf ces recommandations HAS).

Bon y a eu aussi des interventions plus objectives, de vraies infos données. Mais c’est presque pire car la qualité de quelques uns tend à faire oublier les « à-peu-près » des autres.

Une anecdote résume parfaitement la journée : un orateur interrompt son intervention pour souligner Ah, j’ai oublié de passer la diapos sur les conflits d’intérêts.  Mais c’est simple, j’ai bossé pour tous les laboratoires

Tout est dit !

 

PS : j’ai « tweeté » en direct  et @_castille a gentiment tout compilé, y compris mes fautes de frappe et mauvaises blagues. Si le cœur vous en dit (le fonctionnement et les « codes » de Twitter sont déroutants pour le novice…).

 

8 commentaires sur “Mon âme au diable”

  1. Sophie dit :

    Merci pour ce compte rendu très clair !
    Perso, j’ai eu un fils comme ça, en attendant le 1er jour de mes règles pour commencer la pilule… Bon, j’en suis très heureuse, il a 25 ans, mais à l’époque, j’en avais 17…

  2. murmure dit :

    Il m’arrive encore aussi de me « compromettre », surtout pour des raisons de convivialité, de collègues etc.
    La dernière fois, ils ont parlé d’un médicament que je n’ai jamais prescrit, en connaissance de cause, malgré les propositions régulières de spécialistes. J’en retiens euh, que je voudrais relire le dernier Prescrire sur le sujet, j’ai essayé de jouer au jeu des 7 erreurs (et cela m’a fourni des questions), sur tous les problèmes de leur présentation. Je me dis que ça ne doit quand même pas toujours influencer beaucoup, je n’en ai toujours pas prescrit de leur nouveau médicament!
    Pour la pilule, bien entendu que la réponse est dans beaucoup de cas « aujourd’hui! »

    L’utilité aussi de ce genre de truc, c’est de voir où en est « la majorité », se rendre compte des « avancées » et des retards.. bref, s’imaginer ce qui circule comme info et que les patient(e)s auront eu probablement, non?

  3. amélie dit :

    Merci pour ce témoignage… si vous doutez encore de l’influence des « big pharma » sur les pratiques médicales, je vous invite à lire le bouquin: BIG PHARMA, édition les Arènes. C’est certes, un condensé de lanceurs d’alertes, mais l’objectif est bien là, nous alerter!

    Il y a aussi un ouvrage de l’OMS traduis il y a peu en français par la HAS: Comprendre la promotion pharmaceutique. Les études qui y sont présentées démontrent bien comment ces processus de marketing arrivent insidieusement à pervertir notre jugement.

    Voici le lien, allez jeter un oeil c’est gratuit:
    http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2013-04/comprendre_la_promotion_pharmaceutique_et_y_repondre_-_un_manuel_pratique.pdf

    Enfin, je vous invite à détailler le dernier décret parut sur la « transparence » du 21/5/13 (loi Bertrand), qui exclut de détailler les sommes perçut par les pro de santé lorsque celles ci sont qualifiés de « prestations de services », soit soumises à facturation (ex: lorsqu’un professeur parle à un congrès)…

    Après avoir potasser rapidement le sujet, pour ma part:
    – je reste convaincue ++++ de leur influence et je m’en méfie un peu comme de la peste je l’avoue!
    – je sais pourtant que ces industries font tourner le monde, et reste indispensable pour le développement de nouvelles molécules…

    Bref, comme dit ci dessus, restons prudent…

  4. Saad dit :

    N’étant absolument pas spécialisée dans le médical, je me posais une question…
    Je me rappelle que pour le début de la prise de ma pilule, on (une gynécologue, voire 2 mais je ne suis pas sure pour la 2e) m’avait dit de ne commencer que le 1er jour de mes règles… A l’époque(pas si vieux que ca, ca fait un an), je n’avais pas trop aimé la réponse, sachant que mes règles venaient de finir et que mes cycles avaient une durée aléatoire de 2 à 8mois…
    Je me demande donc dans quels cas on dit dès aujourd’hui et dans quels cas on demande de patienter…

  5. 10lunes dit :

    Lorsque les règles vont débuter prochainement, ce n’est pas un problème d’attendre le premier jour. Mais quand elles viennent de se terminer, ou que les cycles sont longs, autant débuter immédiatement (après un éventuel test de grossesse) et être « protégée » au bout de 7 jours…

  6. Saad dit :

    Je crois donc que ma gynécologue est de l’école traditionnelle…

  7. La sorcière dit :

    En passant, puisqu’on parle pilule, on évoquait le thème du désir féminin avec ma mère. Elle ne savait même pas qu’un des effets secondaires courant de la pilule était une perte de désir. 7 enfants, tous les contraceptifs du marché testés entre temps… J’attend avec impatience le jour où l’information sera donnée clairement.

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