Festivités

Publié par 10lunes le 29 décembre 2013 à 15 h 01 dans Formation/déformation


urban_winter_city_night_by_syprian-d36d9edManteau, écharpe, gants, bonnet, je suis parée pour traverser à mobylette la ville enneigée. Je vais passer mon premier réveillon à l’hôpital. Jeune étudiante de deuxième année, je suis en stage en « salle d’acc », (salle d’accouchement austèrement rebaptisée depuis bloc obstétrical).

L’équipe de garde a prévu de festoyer, sages-femmes et internes amenant chacun un petit quelque chose, bien décidés à passer joyeusement le réveillon. Seule ombre au tableau, moi, nous, les dociles apprenties. Hiérarchie tacite oblige, pas question de partager leurs agapes avec nous.

Le travail est donc comme d’habitude réparti entre les élèves, le principe étant de se décharger sur elles d’un maximum d’activités, de lever les yeux au ciel chaque fois que l’une d’elles s’aventure à demander conseil et de ne consentir à lever son cul d’une chaise, pourtant pas si confortable, que pour assister aux derniers moments de l’accouchement.

Pas de bol pour moi, je suis trop inexpérimentée pour être en mesure d’accompagner une naissance. Par contre je sais depuis peu poser un monitoring. L’interpréter, c’est une autre affaire, mais qu’importe, la solution pour m’éloigner du bureau de garde et de ses réjouissances est toute trouvée.

Je suis donc désignée volontaire pour aller brancher l’enregistrement d’une future mère hospitalisée pour je ne sais quelle obscure raison. Non seulement le brancher mais le surveiller, attentivement, si attentivement que je ne suis pas autorisée à le quitter des yeux…pendant … ben disons le temps du réveillon quoi !

La patiente – le terme s’impose – ne parle pas français. Je ne peux rien lui expliquer, de toute façon, que pourrais-je dire pour justifier de gâcher ainsi sa nuit ?

Je conserve le souvenir aigu de ces heures passées dans la pénombre – je n’allais pas en plus laisser le plafonnier allumé – sous la lumière blafarde qu’un lampadaire diffusait dans la chambre commune dépourvue de volets, de ma main posée sur ce ventre rond pour tenter de ramener une once d’humanité dans ce grand foutoir, de mes yeux se fermant sous l’effet conjugué du manque de sommeil, des battements lancinants et des clignotements hypnotiques de l’appareil.

J’ai honteusement attendu le temps imposé pour enfin rendre le calme à la chambre, revenir en salle de garde montrer un enregistrement dont tout le monde se foutait et grignoter debout dans un coin de l’office un plateau repas froid.

A vous Madame qui avez vécu le passage de l’an 78 le ventre inutilement ceint de sangles, à vous et vos trois colocataires à la nuit rythmée par les battements cardiaques de ce fœtus en pleine santé, je vous demande – tardivement – de bien vouloir pardonner mon imbécile docilité.

 

 

 

14 commentaires sur “Festivités”

  1. reinemère dit :

    78,mon premier réveillon(de garde bien sûr)de sage-femme autonome.
    je l’ai passé à quatre pattes dans la salle de bain d’une chambre de clinique pour mon premier accouchement « nature » un peu par hasard!

  2. ziegler dit :

    Si vrai.. quelle horreur cet enseignement!! moi c’était en 1996-2000 mais franchement pas de grand changement.On m’a tapé sur les mains et traité de dangereuse car je n’avais pas sauté sur le cordon ombilical pour le couper le plus vite possible..le nouveau né allait se vider de son sang par ma faute ..je m’en souviendrais toute ma vie ..quelle ignorance, quel abus de pouvoir ..affreux souvenirs cette école ..pour un métier pourtant si beau! Étaient elles déjà frustrées de n’être pas assez reconnues à l’époque?? Peut être l’héritage des bonnes soeurs???Je n’ai jamais compris , pas contre j’ai appris à enseigner d’une façon bien plus détendue: les étudiants sont là pour apprendre ..Désolant quand même ..je n’ai toujours pas pardonné cette maltraitance et je me réjouis qu’aujourd’hui elle soit davantage condamnée.

  3. la farfa dit :

    C’est fou, ça me rapelle la naissance de mon fils. Monito pendant plus d’une heure, pour cause de bébé remuant que la machine perdait au bout de 20 min et le protocole il dit 30 min madame.
    Les SF qui nous avait dit que ce n’était pas la peine de les appeler, qu’en cas de pb elles le verraient sur leur monito dans leur salle. Il a pourtant bien fallu les appeler, la première fois ue le monito est devenu tout plat.
    L’étudiante SF envoyée au front seule, 3 fois d’affilée, alors que manifestement c’était pas facile de le mettre en place ce foutu monito. Je sais qu’il faut apprendre. Ca me pose pas de pb.. mais ça m’a laissé l’impression qu’elle se retrouvait seule à gérer un truc ss backup alors que bon…
    Et pourtant, pourtant, ce service, c’est celui d’un de mes meilleurs amis. J’ai été incapable de lui dire la réelle portée de ma déception, devant cet abandon humain, ces longues heures, seule (l’amoureux dormait) avec ce foutu monito qui me clouait dans ce fichu lit, moi qui aurait tellement préféré pouvoir me bouger un peu…
    J’ai appris après coup que le service avait un monito déambulatoire. Marrant, les SF me l’ont pas proposé du tout…
    Bref, pour le prochain, suivi sf libérale choisie pr son écoute et projet de naissance. (on apprend de ses expériences hein…)
    (désolée pour la tartine. ^^’)

  4. pimousse dit :

    et 35 ans plus tard, rien n’a changé…on en arrive à aller en stage comme si on allait à l’abattoir, alors qu’on devrait être ravies d’aller apprendre notre futur boulot… vivement le diplôme pour redevenir enfin plus humain que mouton…

  5. 10lunes dit :

    Pimousse désolée que rien n’ai changé pour toi. Dans le CHU voisin, je sais que ça se passe globalement bien même si l’abus de pouvoir reste une tentation pour certains soignants. (si tu as envie de m’en dire plus en MP…)
    La Farfa, faut dire, faut râler, dénoncer et plus encore quand tu as la possibilité de le faire directement. La déshumanisation des services s’entretient aussi à force de silence. D’autant que l’accompagnement par une sage-femme libérale reste une possibilité limitée, même quand le contexte médical le permet, faute de plateau technique qui leurs sont ouverts, faute d’assurance pour l’accouchement à domicile, faute de travail en réseau, etc…

  6. Zab dit :

    Milgram, encore et toujours d’actualité. *soupir*

  7. Zab dit :

    La Farfa : là où j’ai accouché il y a une salle nature, qui ne sert jamais – les sages-femmes pressent tellement dès la salle de prétravail pour que les femmes acceptent la péri que presque personne n’y a accès. Les options affichées et celles réellements disponibles sont parfois bien différentes.

  8. la farfa dit :

    c’était en Belgique. Je lui ai parlé du monito sans fin et que c’était quand même dommage que son service n’ait pas un monito déambulatoire. Il m’a regardé étonné « ben.. y en a un… » et quand j’ai dit qu’alors c’était dommage de ne pas le proposer, il a un peu protégé ses « ouailles » en disant que « ben, si déjà sur le fixe c’était dur de le mettre… C’est sans doute pr ça qu’elles ne l’ont pas proposé… » J’imagine qu’il a quand même entendu le problème et j’espère qu’il leur en a parlé (pas méchamment, juste pr dire que bon… voilà quoi…)
    Par contre, je regrette de ne ps avoir pu lui dire le nom de la nana qui, après accouchement, a été atroce avec moi et ma voisine niveau allaitement… Là il était clairement pas content.
    Après, j’ai réalisé tout ça des mois après l’accouchement et du coup, pas osé remettre ça sur le tapis. Un jour peut être, je prendrai mon courage à 2 mains. ^^’

  9. la farfa dit :

    Oui, c’est dommage, très dommage qu’il y ait si peu de plateau technique (on ne parlera pas des aad et des maisons de naissances, vu le contexte hein.. grumph…)
    Je crois que mon ami, même très bienveillant, est aussi formaté par le système.
    Zab : j’ai aussi eu droit au chantage à base de « l’anesthésiste monte là, pr l’autre maman. Si vous voulez la péri faut vous décider maintenant car on ne sait pas quand, ou même si, il pourra revenir… » Crevée, à 9h, avec un bébé annoncé pour 17h au plus tôt, j’ai cédé. Perso je pense que ça m’a permis de me décrisper p/r à la douleur et ça a permis à la dilatation de se faire. Mais je ne saurai jamais ce qui se serait passé si on m’avait plutôt encouragé à bouger et si on m’avait laissé vocaliser. (j’ai aussi eu droit à « ah bah non… Montrez moi que vous gérer hein… » de la part de la sf de jour au premier tout petit gémissement de ma part. C’est « marrant », à reparler de tout ça, j’ai une grosse boule à l’estomac… -.-‘)

  10. Zab dit :

    Normal. On est maltraitées, et on devrait se taire parce que in fine, « la mère et l’enfant vont bien ». Mais on ne va pas bien. Pas vraiment.

  11. -Elodie- dit :

    A part une ou deux déconvenue, je trouve pour ma part les sf très bien en stage, globalement elles sont très sympas avec moi, m’expliquent, partagent leurs connaissances, …et leur repas 😉 Elles sont dans l’ensemble bienveillantes avec les patientes bien que souvent extrêmement formatées.
    En revanche je n’ai pas que de bons souvenirs avec les aides-soignantes et auxiliaires de puériculture…à part quelques personnes charmantes, j’ai surtout croisé des femmes très désagréables et aigries, mais c’est un autre problème.

  12. Salwa dit :

    « Écoute-les mais ne les crois pas. » Tel est le conseil à donner à tous ceux qui vont à l’école.
    D’avoir été un mouton par obligation, permet de semer des graines quand on approuve pas les méthodes.
    Des regrets? On en a tous, mais je reste persuadée qu’il faut savoir quoi en faire après…
    Et au vu de tes récits, je le pense sincèrement : que du bon !

  13. Soap dit :

    Je serai diplômée fin juin, et quel bonheur le jour où, le diplôme durement acquis, je pourrai enfin aider les patientes à accoucher, plutôt qu’accoucher des patientes comme on me l’a appris à l’école de sages-femmes… Je n’oublierai jamais la sage-femme, qui, alors que je n’en pouvais plus de cet apprentissage abrutissant et sans humanité,m’a un jour fait connaître le nom de Jacqueline Lavillonnière, et raconté avec passion les accouchements à domicile qu’elle-même avait accompagné. Merci à ces quelques sages-femmes que j’ai pu rencontrer au cours de mes études, qui ont su me transmettre l’essence de mon futur métier.

  14. Michelle83 dit :

    Étudiante infirmière en 3ème et dernière année… Autre profession, même traitement…

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