Rigueur

Publié par 10lunes le 30 novembre 2010 à 08 h 38 dans Profession sage-femme

Fin des années 70. L’hôpital est déjà à la recherche de la formule magique, celle qui permettrait de garantir le bon déroulement de l’accouchement par le respect de diverses normes.
Ainsi, de nombreuses règles définissent rythme et régularité des contractions, temps de
dilatation et durée de
l’expulsion.
Concept absurde qui imagine appliquer la rationalité mathématique à l’imprévisibilité de l’humain.

Il était donc inscrit que la phase dite d’expulsion – quel méchant mot pour désigner ce moment – ne pouvait dépasser 20 minutes.
Pari souvent tenable si l’on donne le temps à l’enfant de cheminer dans le bassin maternel, si l’on attend que l’envie de pousser s’impose, si la mère est libre de ses mouvements.
Pari irréaliste pour une femme en position gynécologique sommée de pousser dès dilatation complète. Mais le protocole disait aussi qu’il fallait s’y atteler sans tarder …

Chaque matin, l’équipe se réunissait. Les accouchements de la veille étaient commentés au travers de leur épais dossier. Parmi les documents contenus, le tracé du monitoring. Les femmes étaient reliées à la machine tout au long de leur travail et le papier défilant à la vitesse d’un centimètre par minute en décomptait les différentes phases.
Lors du staff, les accordéons gris pale quadrillés de noir s’étiraient entre les mains du « patron ». Deux courbes s’y répondaient, l’une pour les contractions utérines, l’autre pour le rythme cardiaque du bébé. L’ensemble était parsemé de notes manuscrites ; tension, température, médications, dilatation, position fœtale se devaient d’être consignés au fur et à mesure.
Tels les carottages permettant de remonter le temps, la grille semblait décompter chaque épisode sans possibilité d’échappatoire. Gare à l’équipe qui aurait laissé un espace de plus de 20 centimètres entre la mention du début de la poussée et celle de l’heure de la naissance.

Pourtant, peu de femmes parvenaient à respecter le délai imposé. Nous
aurions assisté à une farandole de forceps pour « efforts expulsifs
inefficaces » sans le stratagème mis en place par les sages-femmes. Elles laissaient l’accouchement se dérouler à son rythme. Puis, une fois l’heure de naissance connue et dument notée sur le graphique, elles comptaient avec application 20 centimètres en arrière pour inscrire « début des efforts expulsifs ».

Souci louable du bien-être maternel qui a cependant conduit des myriades de futurs médecins à se persuader qu’une expulsion normale ne dure pas plus de 20 minutes.
Délai leur semblant parfaitement réaliste puisque confirmé à chaque staff…

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