Première fois

Publié par 10lunes le 28 septembre 2009 à 12 h 14 dans Formation/déformation

Deuxième année d’études. C’est ma première « vraie » garde en salle d’accouchement et elle sera nocturne. Les stages précédents étaient des stages d’observation. Cette nuit, je vais découvrir les gestes de mon futur métier.

Elle vient mettre au monde son second enfant et je suis chargée de l’accueillir. Je commence l’examen, petite ritournelle des actes habituels, prendre la tension, mesurer la hauteur de l’utérus, palper le bébé et écouter son cœur… tout cela, je l’ai déjà fait et m’en acquitte sans difficulté.
Arrive mon premier toucher vaginal. J’enfile le doigtier, l’enduit de lubrifiant, et débute l’examen avec une prudence soucieuse de compenser ma maladresse. C’est chaud, c’est mou, c’est doux.
La sage-femme m’interroge d’un lever de sourcil.  Je cherche mais ne sens rien de plus. Elle insiste à haute voix «alors, la dilatation, la présentation ?» Je n’en sais strictement rien, c’est chaud et c’est doux, point. Le col de l’utérus, la tête du bébé doivent bien être quelque part mais où ?
Je bredouille quelques mots espérant qu’elle n’insistera pas. Je veux bien confesser mon ignorance mais pas devant la jeune femme dont je vais accompagner tout le travail. Ce n’est pas ma fierté que je souhaite  protéger -mon statut de débutante m’autorise, me semble t-il, à ne pas savoir – mais comment pourrait-elle se sentir en confiance devant mon inexpérience annoncée.
Sure de son fait et de son pouvoir, la sage-femme insiste et je suis obligée d’avouer mon incompétence.  Elle peut ainsi triomphalement s’affirmer comme unique détentrice du savoir et se moquer de la novice que je suis;  que ce soit au détriment de cette femme en travail ne semble pas lui importer.

Heureusement, une autre sage-femme, plus délicate avec la mère et plus rassurante à mon égard, me supervisera les heures suivantes.

Peu avant l’aube, c’est le moment de la poussée. La femme est installée en position gynécologique, cuisses et ventre rituellement recouverts de champs stériles. Nous nous « déguisons » également, casaque stérile, charlotte sur les cheveux, masque. La pièce est plongée dans la pénombre, contrastant avec la lumière puissante du scialytique braquée sur la vulve rasée. Je suis placée entre les cuisses écartées de la mère, la sage-femme juste derrière moi. C’est elle qui donne les consignes et dirige l’accouchement.  Progressivement, la tête du bébé commence à apparaitre. La sage-femme demande alors à la mère d’arrêter de pousser.
Elle pose ma main gauche sur le sommet du crane, ma main droite plus bas, sur le périnée tendu. Ses mains recouvrent les miennes. Ensemble, nous faisons les gestes convenus, il faut dans le même temps pousser, fléchir et retenir  la tête.  Petit à petit, le visage se dégage, nos mains conjointes accompagnent sa rotation d’un quart de tour;  une pression vers le bas sur le pariétal pour aider la première épaule à passer, puis une autre vers le haut pour que la seconde épaule se libère, mes mains empoignent le petit sous les aisselles et le posent sur le champ vert couvrant le ventre de sa mère.*

Je viens de pratiquer mon premier accouchement.

C’est une petite fille. La mère la nomme et c’est mon prénom qu’elle prononce. Ce n’est qu’une simple coïncidence, mais j’y vois un joli présage. Je suis faite pour ce métier.

* quelques années plus tard, j’apprendrai combien certains de ces  rituels peuvent être inutiles voire délétères…

Un commentaire sur “Première fois”

  1. Cerise violette dit :

    Vous pouvez lire les commentaires de cet article ici :
    http://10lunes.canalblog.com/archives/2009/09/28/15217755.html#comments

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